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Révolution - 3: Les tribulations d’un Chinois à Paris

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Les tribulations d’un Chinois à Paris

Hor d'Oeuvres

Jen sortit à cinq heures du matin. C’était le premier dimanche du mois. Le soleil n’était pas encore levé mais, aujourd’hui, c’était le grand jour. Il partait pour Paris ! Jen avait entendu parler de l’Occident toute sa vie. Il avait écouté ce que les gens racontaient (à l’affût de quelque chose d’intéressant), mais l’Orient l’avait toujours satisfait… Jusqu’au jour où il avait participé à ce concours. À sa grande surprise, un mois plus tard, il apprenait qu’il avait gagné un séjour d’une semaine à Paris.

A sept heures, il était en ville. Air Orient avait un vol direct qui partait à huit heures. Jen monta à bord sans réservation ni billet. C’était aussi simple que ça. Il n’éprouva aucun regret en abandonnant Pékin derrière lui.

La Mongolie ! Le Tibet ! La Mer Noire ! Jen reconnut d’en haut les endroits les plus extraordinaires de son continent. L’Europe de l’Est ! Alors que l’avion survolait Venise, il eut la vision fugace de la Caravane de Marco Polo s’en revenant de Chine – il s’agissait en réalité de la fumée s’échappant d’une cheminée d’usine. Peu après, ils survolaient les Alpes et pénétraient dans l’espace aérien français. Lyon ! Dijon ! Ces noms sur la carte lui firent penser aux ravioles et à la moutarde. Avant que les passagers aient pu dire « ouf », ils arrivaient en vue de Paris ; en contrebas, la Marne se déversaient dans la Seine. Ils volaient trop haut pour que Jen s’assure que l’eau de l’affluent coulait bien, mais il pensait que c’était le cas – il n’avait jamais vu un cours d’eau immobile.

Voilà ! C’était ça, Paris ! L’atterrissage était imminent. Tandis qu’ils amorçaient la descente, la vie sur les berges du fleuve paraissait s’intensifier pour les atteindre. Organisée de part et d’autre de l’eau, la grande ville s’étendait au-dessous de lui. Au-dessus de sa tête, la voûte des cieux… Il se sentait extraordinairement bien ! Et c’était normal, songea Jen. Il regarda les nuages par le hublot. Il crut discerner un visage dans les boursoufflures d’un cumulus – qui n’était en fait que le reflet du sien. Alors qu’il frottait le plastique du hublot comme pour effacer cette vision trompeuse, il entendit une voix – se pouvait-il qu’il parle tout seul ?

« Jen, dit la voix, tu es bien ! (Il l’avait toujours pensé.) Si tu l’as toujours pensé, reprit la voix, pourquoi ne l’as tu pas dit ? »

Jen rit. La voix semblait attendre une réponse.

« Eh bien, je craignais sans doute de paraître impertinent.

– Impertinent ?

– Exactement.

– Exactement, répéta la voix. Si cela t’avait semblé pertinent, ça n’aurait pas été vrai pour autant. »

Jen n’était pas certain de comprendre. Il se sentait très bien. « Ce n’est pas tous les jours qu’on se sent si bien, » se dit Jen en lui-même.

« Exact, ponctua la voix télépathe.

– Exact ?

– Exact. Savoure ton contentement et ton bien-être ! Qu’as-tu à perdre ?

– Je ne vois rien à redire à cela », fit Jen.

Il se demandait ce qui se passait. C’était comme si une nouvelle forme de conscience se développait en lui. « Dis-moi, c’est quoi, tout ça ? »

Trois choses semblaient flotter dans l’air autour de lui.

« Voici mes trois trésors, dit la voix. Garde-les et chéris-les. Le premier est la clémence. »

Jen haussa les sourcils.

« Le deuxième est la sobriété. »

Jen tâta son portefeuille. Il était content d’avoir économisé de l’argent pour son voyage.

« Le troisième trésor, c’est de savoir qu’un tiers ne peut dominer le monde.

« Mais, rétorqua Jen, ne venez-vous pas de dire que j’étais quelqu’un de bien ?

– Quelqu’un de bien, oui, mais pas le meilleur.

– Qui est le meilleur ? » s’enquit naïvement Jen. 

L’avion piqua du nez pour amorcer sa descente.

« Ali, dit la voix. Ali est le meilleur. »

Jen ne comprenait pas.

« Je plaisantais, dit la voix. »

Jen mit cette incompréhension sur le compte de l’humour occidental.

« Orly est saturé ! intervint alors une autre voix (celle du commandant de bord, sans doute). Nous allons devoir tourner un peu au-dessus de l’aéroport avant de pouvoir atterrir. »

L’avion reprit de l’altitude.

« Comme je le disais, reprit la première voix, tu as mes trois trésors : la clémence, la sobriété et l’humilité. »

Jen regarda Paris en contrebas. Le ciel était couvert. Il commençait à se sentir nerveux.

« Et le courage ? demanda-t-il.

– Pas de problème. Si tu as la clémence, inutile de t’inquiéter pour le courage. Il en découle naturellement.

– Oh !... Et pourquoi la sobriété ? s’enquit-il un peu distraitement.

– C’est évident. Si tu te contentes de peu, tu auras toujours ce dont tu as besoin.

– Et l’humilité ? demanda Jen en prêtant surtout attention aux mouvements de l’avion, qui reprenait sa descente.

– Si tu es humble, dit la voix, les gens t’accorderont l’autorité que tu mérites. »

Tout cela semblait sensé aux yeux de Jen. Il voulut reposer la question du lien entre clémence et courage, mais l’avion toucha le sol. Il se sentit nauséeux, comme s’il avait trop bu — alors que pendant toute cette journée, il n’avait bu que de l’eau.

Il traîna sa valise jusqu’à la porte du terminal, où il la confia à un dynamique chauffeur, qui la rangea dans le coffre de sa limousine. Ils furent vite au cœur de la ville. La voiture traversa le fleuve et s’arrêta devant l’Hôtel Pierre Loti. Jen laissa un généreux pourboire au chauffeur et le portier l’escorta dans le hall. À peine fut-il seul dans sa luxueuse suite qu’il se laissait tomber sur le lit. Une bonne nuit de sommeil, et il serait prêt à affronter Paris.

 

Il reprit ses esprits sur les ailes d’un rêve des plus agréables. La divine beauté des îles enchantées avait fait virer son chariot dans les nuages et lui indiquait la voie de la vacuité bienheureuse. Alors que Jen commençait à remuer, une voix murmura : « Comment les gens ordinaires sauront-ils que l’immortalité est chevillée à tes os ? » Cette pensée plut à Jen, mais ce que l’autre voix lui avait expliqué la veille lui revint vite en mémoire. Alors qu’il se brossait les dents, elle retentit à nouveau, cette fois en français : « Connais la gloire, adhère à la disgrâce, sois la Vallée du monde. » Elle reprit de façon courtoise :

« Permettez-moi de me présenter, je m’appelle Pierre Loti.

Enchanté de faire votre connaissance, répondit Jen.

– Je suis un homme de bien et de goût, » poursuivit la voix française.

Me voilà vraiment à Paris, songea Jen.

« Je suis là pour être votre guide. N’hésitez pas à faire appel à moi chaque fois que vous aurez besoin d’aide. Je serai à vos côtés. »

Tout cela sembla naturel à Jen.

« Sur la table de chevet, vous trouverez les clés de Paris. »

Jen se rasa et prit une douche. Quand il eût enfilé son long costume traditionnel, il trouva effectivement à côté du lit Les clés de Paris. Il ouvrit le livre et planifia ses visites pour la semaine. Lundi paraissait le jour idéal pour la culture. Il corna les pages où étaient présentés le Musée de l’Homme, le Musée des Monuments français et le Louvre. Puisque ce dernier était à deux pas, il partit à pied, cherchant en route un café où prendre son petit déjeuner.

Sentant sans doute possible la vacuité de son estomac, il commanda un croissant avec son café au lait. Pierre Loti attendit qu’il soit servi pour lui dispenser ses premières recommandations. « Ouvrez les yeux et observez la vie autour de vous. »

Jen battit des paupières. Deux touristes danois blonds d’une vingtaine d’années étaient assis à la table voisine ; ils en attendaient apparemment un troisième, dont la tasse de café pleine était posée devant une chaise vide. L’un d’eux portait la barbe et des lunettes cerclées de métal argenté, l’autre un bouc et une chemise orange sale. Leur ami revint. Il arborait des lunettes à monture en plastique et une moustache naissante. Tous trois regardèrent Jen avec respect. Une grande Française blonde en pantalon vert avocat passa devant le café ; les racines brunes de ses cheveux étaient visibles sur la raie. Un camion s’arrêta devant un magasin tout proche : Pronuptia (le O était en forme de cœur), la Maison du Bonheur.

Jen pénétra dans le Louvre. Il y avait tant à voir qu’il ne savait par où commencer. Monsieur Loti l’invita à se diriger vers la salle d’Apollon, où il attira l’attention de Jen sur les fresques du plafond : Le Triomphe de la Terre, Hiver,  Printemps, É et Automne, entre lesquelles étaient intercalés Nuit, Soir, Apollon et Castor. Jen fut particulièrement sensible aux deux derniers panneaux, Aurore et Le Triomphe des Eaux. Il commençait à regarder l’Occident dans les yeux. Pierre Loti semblait être un excellent guide.

Il y avait beaucoup d’animation dans la pièce réservée aux joyaux et objets d’art royaux. Jen se ravissait de tout ce qu’il voyait : une adolescente Française en tricot saumon, un nuée de touristes allemands agglutinés autour de leur guide. La pointe des cheveux longs de la fille était recourbée vers le ciel. Le guide se tenait le visage entre les mains et se frottait la bouche, penché vers son auditoire. Les sourcils arqués, les lèvres retroussées pour découvrir ses dents, il désigna le mur d’un mouvement ascendant de sa main ouverte. Sous la lumière tamisée, une conservatrice d’une élégance décadente était assisse dans une posture à la japonaise, une pâleur superflue aux joues. Les filaments brillants projetés du ciel sur la surface ondoyante de la Seine se reflétaient dans ses verres de lunettes ; des hordes de visiteurs entraient et sortaient de la pièce.

D’un geste ample, Pierre Loti suggéra à Jen de s’approcher de la fenêtre, depuis laquelle ils admirèrent les façades de la Cour carrée. En la traversant pour entrer dans le musée, il s’était dit qu’elle ressemblait à un pastiche extravagant, mais, placée dans cette perspective contemporaine, au cœur de la ville, elle affirmait ses propriétés civilisatrices. Jen comprenait mieux la Révolution, tout en appréciant les vestiges des époques révolues. L’élégance du jardin, pelouse bordé de roses, n’était entachée que par la trace sinueuse laissée dans le sable par un tuyau d’arrosage. De la fenêtre, Jen regarda passer une rousse en trench-coat crème, impeccable.

Avec Pierre, ils allèrent voir les antiquités égyptiennes, les bas reliefs iraniens et les sculptures préhelléniques, pour finir par la Vénus de Milo. Pierre suggéra qu’ils s’assoient et observent la déesse dans le regard des autres. Un homme en pull bleu foncé et au visage cuivré passa derrière elle, lui décochant au passage des coups d’œil furtifs. Un homme qui devait être grec, la carrure solide, en costume beige et chemise jaune, se posta devant la statue pour que sa femme prenne une photo. Un couple d’Anglais d’une soixantaine d’années la regardait avec délice ; elle en faisait le tour en levant des sourcils ravis, tandis que lui la contemplait sans bouger, stoïque, en clignant beaucoup des yeux. Un Indien s’arrêta un bref instant avant de repartir d’un pas pressé, suivi de sa belle épouse et de son fils. Un Japonais accompagné d’une beauté italienne évoqua en anglais la difficulté qu’il y avait à photographier Venus. Une Française ondoyante d’une beauté torride la regardait, le bras de son petit ami enroulé atour du cou.

Jen avait aimé le musée mais il était encore avide de culture. Alors qu’il prenait un déjeuner léger, Pierre approuva l’itinéraire prévu pour l’après-midi ; il proposa de le compléter par une promenade avenue Victor Hugo et une sortie au cinéma le soir. Au Palais de Chaillot, Jen n’en crut pas ses yeux. Il lut l’inscription à son fronton : « Il dépend de celui qui passe que je sois tombe ou trésor, que je parle ou me taise, ceci ne tient qu’à toi. Ami, n’entre pas sans désir. »

Le Musée de l’Homme était un endroit poussiéreux et atroce. Pierre accompagna vite Jen de l’autre côté de l’esplanade, au musée suivant. Le Christ s’y tenait assis, les bras ouverts, dans toute sa gloire. Un soleil franc éclairait le visage de pierre d’un roi de France. Les portes d’une cathédrale se dressaient derrière lui. Quand ses yeux se furent habitués à la lumière, Jen vit les choses pour ce qu’elles étaient : d’immenses monuments de plâtre qui menaçaient de s’effondrer sur les visiteurs. Un garde se frotta l’œil du doigt et consulta sa montre. Jen commença à chercher la sortie. À la Renaissance, le Christ était mort. Quelqu’un violait quelqu’un d’autre au sommet d’une urne monumentale. Jen passa très vite devant un modèle grandeur nature du « chef d’œuvre » de Rude ; la tête décapitée, déformée par un ultime cri de douleur, trônait sur une autre socle. Jen éprouva un soulagement immense lorsqu’il sortit et déboucha sur la place du Trocadéro. Sur le flanc d’un bus, une femme caressait les cheveux de son amant. Pierre suggéra qu’ils se dirigent vers l’Arc de Triomphe.

Cette agréable promenade jusqu’à l’Étoile offrit à Jen son premier contact avec la France moderne. Cannon, le célèbre privé américain au regard d’acier, jouait son rôle dans la vitrine d’un loueur de téléviseurs, et deux aubergines s’arrêtèrent pour glisser des contraventions sous les essuie-glaces. Jen et Pierre poursuivirent leur chemin, passèrent la boutique Ted Lapidus, l’École Bilingue, puis Hugo Musique. Ils s’arrêtèrent devant une vitrine, où un faisan à collier empaillé, très coloré, était posé sur un tapis près d’une paire de ciseaux à ongle dont les lames formaient un bec. Une plume d’oiseau était plantée dans un encrier en verre à la base sertie de quatre cartouches vert anis. Un vendeur aux cheveux longs installé derrière la vitrine leva les yeux en posant la main sur un téléphone chinois rouge.

Lorsqu’ils parvinrent à l’Arc de Triomphe, le ciel s’était obscurci. Un froid qui n’était pas de saison s’installa. Jen lut les mots inscrits sur le monument et les trouva sans intérêt… mais peut-être avait-il tort. Il tourna la tête juste à temps pour voir Pierre s’engager sur les Champs-Élysées. Jen, qui se pressait rarement, s’élança pour le rattraper, mais il le perdit dans la foule. De retour à son hôtel, Jen nota qu’il n’avait comme souvenir de cette avenue qu’une marquise présentant trois affiches de films : Black Moon, Gorge Profonde et Oh, America. Il médita sur tout ce qu’il avait vu et retrouva bientôt sa sérénité. Il était toutefois peiné que Pierre l’ait abandonné. Après un dîner sobre, fatigué par cette longue première journée, Jen passa la soirée à lire un roman dans lequel le narrateur rêvait des États-Unis. Une fois endormi, Jen rêva qu’il rencontrait Jackie Kennedy. Elle se présentait à six heures sur la place Charles de Gaule.

 

Quand il se réveilla le mardi, Jen médita. La séance achevée, il se leva et fit le tour de sa chambre pour regarder les photos de Paris accrochées aux murs : la place de Concorde avec son obélisque, la place Vendôme et sa colonne, celle de la place de la Bastille, surmontée d’une statue de Mercure. Ces places avaient toutes en commun d’être de petites fenêtres ouvertes sur le monde extérieur. Une photo de la Tour Eiffel était suspendue au-dessus du lit. Un petit homme vêtu de noir posait à ses pieds. Jen s’assit sur le lit pour étudier le cliché de plus près. Au bout de quelques secondes, il entendit une voix, qui s’exprimait avec un fort accent breton.

« Nous voyons donc la relation cohérente qui existe entre cette tour monumentale du nouveau siècle et les autres flèches de Paris, voire de France. Rappelons que les tours de Notre-Dame ne furent jamais coiffées des flèches initialement prévues. Sans doute pouvons-nous y voir une volonté de créer pour cette ville un pinacle digne de sa gloire. Il y a bien longtemps que Chartres – pour ne pas citer Pise ou New York

– Ou Babylone ! » intervint Jen.

Il s’était fait très vite à cette nouvelle intervention, mais la voix s’était tue. Jen fixait toujours la photo. Quel idiot, pensa-t-il. Pourquoi suis-je encore enfermé dans cet hôtel alors que je pourrais aller voir cet endroit par moi-même ?

C’était une belle matinée ensoleillée. Avec une démarche de courtisan de la Renaissance, Jen traversa le hall et déboucha rue de Castiglione, puis il descendit la rue de Rivoli jusqu’à la Concorde. L’Histoire en tête, il foula le sol où Louis XVI avait perdu la sienne. La place était paisible. Jen devait le reconnaître, les places parisiennes avaient des noms évocateurs. Les Français savaient y faire. Il remonta l’avenue des Champs-Élysées parmi les arbres de ses contre-allées. Arrivé au Rond-Point, il prit l’avenue Montaigne. Il vit une sombre silhouette de philosophe sortir du Plaza Athénée. Place de l’Alma, un Allemand large d’épaules qui arrivait de la rue Goethe lui demanda comment se rendre à la tour Eiffel. « Quelle coïncidence ! s’exclama Jen. Je m’y rends moi aussi ». Quand ils tournèrent avenue de New York, elle apparut au loin. Ensemble, Jen et l’Allemand traversèrent le pont d’Iéna qui relie la rive droite au Champs de Mars. Quand son regard tomba sur l’École militaire, Jen eut une pensée pour Napoléon encore jeune lieutenant.

Lorsqu’ils arrivèrent au pied de la tour, l’entrée était bloquée par un groupe de touristes français rassemblés autour de leur guide. Coiffé d’une casquette « Paris Vision », il arborait un badge sur lequel était écrit « Raymond ». Il venait d’achever une analyse freudienne du monument et se lançait dans sa présentation historique, qui sembla tout à fait fantaisiste à Jen : « Autrefois, le quai s’appelait Avenue de Tokyo, mais quand la bombe est tombée sur Nagasaki… – deux touristes japonais tournèrent la tête à la mention de ce nom – … le quai fut rebaptisé. Aujourd’hui, comme vous pouvez le voir… »  – Fred (car c’était lui) était passé à l’aspect esthétique – « … elle est à califourchon sur le Champ de Mars, superbe, bleue comme un pictogramme. »

Un touriste fronça les sourcils en levant la tête vers la tour brunâtre, puis jeta un regard perplexe à Fred.

« Chaque étage est une nouvelle étape… »

Les yeux de Jen glissèrent des pieds au sommet de la tour.

« … Une dramaturgie en perpétuelle représentation, tandis que les arbres qui bordent le fleuve se penchent vers elle. »

Plusieurs touristes se regardèrent nerveusement, perdus. Fred en était arrivé à l’histoire plus récente, et convoquait les Nazis paradant sur le quai.

« Du nécessaire au beau par le vrai, commenta l’Allemand.

– Dans son petit monde de folie, oui ! » marmonna Jen.

Fred, surprit par remarque, s’avança vers lui.

« Dis donc, Confucius !  » cria-t-il en pointant l’index sur Jen.

Mais l’Allemand s’interposa.

« Mon cher, dit-il à ce guide très spécial, ne faites pas preuve d’impatience quand quelqu’un ne saisit pas le poids de vos arguments ».

Cela sembla calmer Fred, mais pour combien de temps ?

L’Allemand prit Jen par le bras et l’éloigna en lui murmurant des vers et des vérités.

Jen ne s’était jamais bagarré de sa vie. Il se demanda pourquoi Paris l’incitait à agir de façon si contraire à ses habitudes. Ils s’assirent sur un banc, sous la tour.

« Elle est si incroyablement légère ! s’émerveilla l’Allemand en français, après avoir marqué l’ombre d’une hésitation sur le genre de ‘’tour’’.

– Oui, fit Jen, qui avait l’esprit ailleurs. Plus légère qu’on le supposerait et plus grande aussi... Et les joues si pâles. »

Elle doit se servir d’un blush « naturel », pensa-t-il. Il regardait maintenant effrontément ses lèvres roses, ses yeux d’un brun profond, sa chevelure dense et souple. Elle s’était assise à côté d’eux sur le banc. Jen étudia ses bas blancs, puis remarqua comme sa petite poitrine gonflait sa veste de velours. Sans le vouloir, il avança la main vers elle. La fille se leva d’un bond, s’exclamant « Monsieur ! » sur un ton offusqué, et le gifla. Totalement déconcerté, Jen regarda l’Allemand. Qu’avait-il fait ? Dans son geste maladroit, et inadmissible, il avait laissé tomber Les clés de Paris sur les cuisses de la demoiselle. En se levant précipitamment, elle l’avait fait voler par terre. L’Allemand ramassa le livre, l’épousseta et le rendit à Jen. « Dès qu’on se trouve en société, il faut enlever la clé de son cœur et la mettre dans sa poche. Ceux qui laissent la clé sur la serrure sont des imbéciles. » De sa vie, Jen n’avait jamais eu autant l’impression d’en être un. Qu’est ce qui avait bien pu le pousser à faire une chose pareille ?

Il descendit le Champ de Mars en compagnie de l’Allemand jusqu’à l’École militaire. En face de l’entrée principale, un Français en pantalon vert et chemise rouge photographiait une femme en jupe bleue, chemisier blanc et veste rouge. Quand ils virent les deux étrangers approcher, ils leur demandèrent si l’un d’eux accepterait de les prendre en photo ensemble. Comme Jen ne s’était jamais servi d’un appareil photo, l’Allemand leur rendit ce service, puis ils poursuivirent leur promenade le long de l’avenue de Tourville en parlant de la tour et de la ville en général, jusqu’à ce qu’ils arrivent à l’Hôtel des Invalides.

Jen eut du mal à comprendre ce qu’il avait sous les yeux. À l’évidence, il ne s’agissait pas du type d’hôtel qu’il avait connu jusqu’alors. Pour commencer, il était entouré de douves. Quand ils passèrent sous la statue de Ludovicus Magnus, Jen se prit à rire tant il trouvait l’endroit prétentieux et pompeux.

« Rien ne révèle mieux le caractère des hommes que ce qu’ils trouvent risible,  dit l’Allemand, ajoutant, après un petit rire étouffé : En l’occurrence, je crains que tout ceci ne soit extrêmement sérieux. Premièrement, il ne s’agit pas d’un hôtel mais d’un musée, qui comprend aussi une chapelle. »

Ils pénétrèrent dans le musée de l’Armée. Des personnages de cire étaient postés ça et là comme des soldats, affublés d’uniformes et d’épées authentiques. Ils entrèrent dans la salle consacrée à la période « 1793-1804 ». Tout y portait l’empreinte de Napoléon, jusqu’à la croupe d’un cheval. Jen trouvait tout cela légèrement ridicule, mais il se souvint des sages paroles de l’Allemand, lut le plus grand sérieux sur le visage des touristes français, et garda ses impressions pour lui. Les deux nouveaux amis contemplèrent la tente de Napoléon, son lit de mort et un masque en plâtre que quelqu’un avait moulé sur son cadavre. Jen pensa qu’ils en avaient fini, mais l’Allemand lui annonça que ce n’était que le début. « L’église des Invalides, expliqua-t-il, était autrefois appelée l’église de Mars, et avant cela encore église de Saint-Louis ».

Jen trouvait cela tordu, mais se dit qu’au point où il en était, autant aller au fond des choses.

 

« Qu’est ce que l’avenir, qu’est ce que le passé, qui sommes-nous ? » Jen avait pris un téléguide à l’entrée de l’église. Cette fois, la voix avait un accent corse. « Quel est donc ce fluide magique qui nous enveloppe, et nous cache ce que nous devrions justement le plus savoir ?

– Je ne sais pas, dit Jen. Quelle est la réponse à toutes ces questions ? »

Il ne s’attendait pas à en entendre autant.

« Pourrions-nous reprendre une question après l’autre ? » demanda-t-il avec désinvolture. 

Personne ne lui répondit mais, après quelques secondes, Jen entendit résonner dans le téléguide une voix familière, non plus corse mais bretonne…

« Napoléon, dit la voix, repose ici parmi les Français qu’il a traités avec tant de cœur. »

Bien, se dit Jen, j’imagine que cela répond au « qui sommes nous ».

La voix de Fred reprit : « Bien sûr, Napoléon ne pouvait pas savoir ce que le peuple lui réservait. »

L’esprit de Jen s’égara un instant... Lorsqu’il revint à sa visite, le guide parlait de « l’avenir »… La voix s’estompa, puis redevint audible : « Du fer blanc, de l’acajou, du plomb, une autre couche de plomb, de l’ivoire, du chêne… »

Jen regarda par-dessus la grille de la crypte.

« Le monument que vous voyez ici… »

Un petit moustachu tiré à quatre épingles était posté sur le socle de granit vert ; son bras reposait sur une tablette en pierre rouge qui semblait faire partie d’une bibliothèque.

« … est en porphyre, le matériaux qu’utilisaient les Romains pour inhumer leurs empereurs. »

Voilà pour le passé, intervint Jen en pensée. Il se pencha au-dessus de la grille.

« Mais qu’en est-il du fluide magique ? »

Roussel leva deux doigts pour fournir sa réponse, mais le passage chuintant d’un groupe de touristes japonais étouffa sa voix. Ils s’étaient placés autour de Jen pour admirer la crypte. Un d’entre eux se mit à compter les statues en japonais. Jen se retourna pour le regarder. Quand l’homme en fut à douze, Roussel avait disparu, laissant Jen seul face au tombeau de Napoléon.

Jen se dit que, quitte à être là, il ferait aussi bien d’aller y regarder de plus près. En descendant vers la crypte, il passa devant un Jésus en or cloué à une croix en pierre sur un autel ; une paroi de verre séparait le Christ et Napoléon du reste de l’église.

« Le Père, le Fils et le Saint Esprit », dit Goethe, qui avait rejoint Jen en empruntant l’escalier situé à sa gauche.

Ils passèrent ensemble entre deux statues de bronze : un personnage soutenant un globe, un autre portant sceptre et couronne. Goethe s’immobilisa pour feuilleter son exemplaire des Souffrances du jeune Werther, à la recherche d’un passage qui l’aiderait à clarifier ce qu’il avait à l’esprit. Jen eut le temps de faire la moitié du tour de la salle avant que l’écrivain allemand le rattrape. Il avait lu les citations de Napoléon sur les murs, mais il porta son attention sur ce qu’ils appelaient une cella, où étaient conservés l’épée, les médailles et le tricorne de l’empereur. Surtout, elle contenait une statue du grand homme en personne.

Jen fit encore quelque chose qu’il n’avait jamais fait auparavant. Il se dirigea droit sur la statue comme pour aller lui serrer la main. À la grande stupéfaction de Goethe (sans parler de celle du gardien), Napoléon, qui une seconde plus tôt se tâtait la panse sous sa veste d’uniforme, dégagea sa main, s’avança d’un pas, et la tendit à Jen. « Ravi de vous rencontrer », dit-il.

Jen sourit. Napoléon, lui, conserva un visage froid comme la pierre. « L’homme supérieur, commença-t-il en se tournant vers Goethe, est imperturbable. »

Jen n’était pas d’accord, mais il avait suffisamment d’éducation pour ne pas le manifester. Napoléon serra la main de Goethe, et leur proposa une rapide visite de l’église.

Lorsqu’ils eurent vu chacune des chapelles, il leur désigna les rois de France, et insista sur le fait que l’église avait été bâtie par Louis « le Quatorzième » et non par lui-même. Il allait leur montrer l’extérieur quand Jen s’immobilisa. « Écoutez, proposa-t-il, pourquoi ne retournerions-nous pas ensemble à mon hôtel pour prendre un verre ? (C’était un grand jour, pour Jen)

– Je trouve que c’est une excellente idée, dit Goethe en jetant un œil à Napoléon.

– Je loge tout près, rue de Rivoli, précisa Jen.

– Et pourquoi pas ? » fit Napoléon avec un sourire.

Ils sortirent ensemble d’un pas tranquille, passèrent devant le musée Rodin et descendirent l’esplanade des Invalides en parlant de la guerre et d’autres sujets.

« Quand tout un peuple est armé, dit Napoléon, et qu’il veut défendre sa liberté, il ne peut être vaincu. Quand on désire quelque chose de toutes ses forces, on l’obtient toujours. »

Derniers mots célèbres, pensa Goethe, que cette situation incongrue laissait toujours sceptique. Alors qu’ils traversaient le fleuve, Raymond Roussel se joignit à eux. On l’avait appelé au téléphone et il avait eu une longue conversation avec son père. Il serra la main de Jen et se présenta. Il mentionna qu’il songeait depuis des années à faire un voyage en Orient. Napoléon, à qui l’Est avait laissé un souvenir plutôt désagréable, n’appréciait pas le tour que prenait la conversation. Il retrouva toutefois sa bonne humeur quand, au milieu d’une place, un touriste à l’allure très distinguée se dirigea vers eux en lissant sa barbe. Napoléon coupa la parole à Roussel pour revenir à son sujet de prédilection : « Les guerres inéluctables, celles qu’on ne peut éviter, sont toujours des guerres justes. 

– Ce sont bien plus que de simples guerres, » dit Carlyle avec une étincelle dans le regard.

Napoléon ne semblait pas comprendre. L’Écossais précisa sa pensée en reprenant une phrase célèbre du général-empereur : « Le courage est comme l’amour ; il veut de l’espérance pour nourriture. »

Napoléon sourit. Il adorait être cité. Roussel, vexé d’avoir été ainsi évincé de la conversation, tourna ostensiblement la tête du côté des Tuileries et coupa la route à Napoléon, mais le Corse déjoua sa feinte et Goethe se demanda un instant s’il ne devrait pas s’interposer.

« Le courage, reprit alors Carlyle en regardant nettement en direction de Roussel — citant toujours Napoléon — ne se contrefait pas ; c’est une vertu qui échappe à l’hypocrisie. »

Allongeant le pas, Roussel prit la tête du groupe.

« L’art suprême, continua Carlyle en jetant un regard à Goethe, consiste à se retirer et à vivre dans la solitude. »

Il portait l’estocade à Roussel. Goethe ne put s’empêcher de sourire. Carlyle continua son propos, sur le ton légèrement obséquieux qui faisait sa marque : « Absolument vain est l’espoir du coureur, fut-il le plus rapide, d’échapper à son ombre ! »

Roussel s’était mis à trottiner, mais il les entendait encore. « Pourquoi s’en prennent-ils tous à moi de cette manière ? » se demanda-t-il.

Carlyle s’acharnait. « Le canon, dit-il regardant malicieusement Napoléon, a signé la mort de la féodalité.

– Oui, répondit l’empereur. Et l’encre signera la mort de la société moderne ».

Roussel semblait sur le point de se taillader les veines. Heureusement, ils étaient parvenus au Pierre Loti. Roussel eut alors une idée géniale. Il entra dans le bar, sortit une épaisse liasse de billets, héla le serveur et lança d’une voix chaleureuse : « Absinthe pour tout le monde ! »

Ils s’assirent et Jen regarda autour de la table, hésitant à faire un commentaire. Puis il prit son courage à deux mains et se décida : « L’Absinthe guérit les petites passions, elle accroît le grandes. »

Les autres le regardèrent. Très vite, la surprise laissa la place à un éclat de rire général. Ils avaient oublié Roussel.

 

D’après le guide de voyage, il s’agissait du « cœur de Paris ». Ce doit être mercredi, pensa Jen, qui espérait passer une journée seul. Il devait faire quelques achats, trouver un cadeau pour cette femme d’âge mûr. Il traversa la Seine et se mit en quête d’une bonne affaire le long du quai, où il tomba sur une tour Eiffel remplie de parfum doré. Que dirait Confucius ? « Le feu éprouve l’or et l’or éprouve l’homme. »

Jen posa un billet de cent francs dans la main du marchand, puis se dirigea vers l’île de la Cité.

« Les Champs-Elysées, affirmait aussi le guide, n’ont rien à offrir à un philosophe mort qu’un Parisien bien vivant ne puisse trouver sur les quais de la rive gauche. »

Alors qu’il traversait le pont Neuf, Jen vit un moine, une fille de joie et un cheval blanc. Il se frotta les yeux et poursuivit son chemin jusqu’à Notre-Dame. Il trouva un banc libre sur le parvis de la grandiose cathédrale et s’y assit. Un vieil arabe sautillant attrapait les parties charnues des femmes qui passaient à sa portée et faisait trébucher les hommes. Jen trouva ce manège curieux mais bien innocent. Le soleil brillait, et il se prit à imaginer la vie au Moyen-Âge. Une Américaine avec un bandana rouge autour du cou s’était assise sur son banc.

À la stupéfaction de Jen, le pervers se précipita sur la fille pour l’embrasser et s’assit sur ses genoux à lui. Répugnant ! Jen se leva d’un bond et gifla avec un enthousiasme mesuré le vieux fou, qui recula en dansant sous les rires d’un groupe de hippies et de noirs avachis sur le parvis. « Ne t’encombre pas l’esprit avec ceux qui l’ont perdu, » se dit Jen, que la sagesse populaire apaisait toujours. Il se dirigea vers la cathédrale et, alors qu’il y pénétrait, il se rendit compte que sa Tour Eiffel avait disparu.

Puisqu’il avait déjà consacré du temps aux chefs d’œuvres de l’art, Jen décida de prendre une après-midi de liberté pour aller voir un film. Le réalisateur, que les critiques appelaient « le grand Godard, » avait toutefois eu l’humilité de l’intituler Numéro deux. Dans la file d’attente, Jen remarqua que les autres futurs spectateurs évitaient son regard. Au début du film, le réalisateur était penché sur un moniteur vidéo qui montrait une image de lui. Ses propos étaient difficiles à suivre, mais les scènes sexuelles étaient universelles. Quand Godard montra une femme avec le pénis de son mari dans la bouche, un spectateur se leva et quitta la salle. Dans les derniers plans du film le réalisateur jouait à nouveau avec les boutons d’un téléviseur.

Puisqu’il se trouvait dans le quartier des intellectuels, Jen se dit qu’il ferait aussi bien d’acheter aussi un livre. Il acheta un best-seller, La Chine européenne, sur la seule base de son titre. L’auteur était descendue des barricades de 1968 pour lancer des pavés littéraires. Jen s’endormit au milieu du portrait au vitriol d’un professeur de la Sorbonne qui niait l’existence de la Chine maoïste. Tout cela était trop réel pour Jen.

 

« Le Nôtre traça une avenue centrale qu’il prolongea, par souci de perspective, bien au-delà du parc. Il planta une double rangée d’arbres le long d’une route inexistante qui ne menait nulle part... Bientôt, ce mirage deviendrait les Champs-Élysées. »

Jen étudia les lignes de fuite qui se croisaient en un point invisible, sous l’Arc de Triomphe. Une femme le peignait en bleu, dans un style qui se vendrait sans doute facilement aux touristes peu regardants de la Place du Tertre. Des nuages menaçants apparurent dans le ciel. Les voitures tournaient pare-choc contre pare-choc autour de la place de la Concorde, à grand bruit et grande vitesse. Soudain, une bourrasque emporta le chevalet, projetant la toile à trois bons mètres ; la face fraîchement peinte vint se plaquer contre le sol sablonneux.

« Catastrophe ! » s’écria la femme.

Jen se demanda s’il devait intervenir mais, le temps qu’il tergiverse, heureusement, un touriste japonais attentionné l’aida à relever son chevalet et lui recommanda de l’alourdir avec un sac. Quelques secondes plus tard, elle recommençait à peindre, en intégrant à sa palette le sable du sol.

« Voir n’est pas la seule ambition de la vie, il faut aussi se souvenir d’avoir vu. »

C’était la voix d’un homme spirituel et cultivé qui hantait régulièrement les Tuileries. D’un geste peu commun à Paris, il passa son bras sous celui de Jen, et lui proposa de lui présenter quelques amis assis autour du bassin circulaire. Ils s’approchèrent d’un vieil homme qui avait placé une main en visière pour protéger ses yeux fatigués du soleil tandis qu’il considérait la perspective des Champs-Élysées. « Les événements que nous attendions ne se réalisent pas, énonça-t-il avec grandiloquence ; ceux qu’on n’attendait pas, un dieu leur fraye la voie. »

Jen le trouva bien pessimiste, étant donnée la beauté de l’endroit.

« Moi, je pense, s’exclama un homme à la moustache naissante pour attirer l’attention sur lui. Je pense, donc… »

Mais un homme en noir lui coupa la parole : « Le faiseur de bons mots, dit-il en désignant le jeune homme à Jen, est un sinistre personnage ».

Jen songea qu’ils avaient tous deux l’air cynique. Ils semblaient se livrer à cette joute en l’honneur de Jen, de sa race et de la réputation de sagesse y afférant.

« Tous les hommes sont semblables, dit le premier. Vous n’êtes pas d’accord ? s’enquit-il en jetant un regard nerveux à Jen.

– Au contraire, contra l’homme en noir. Plus on a d’esprit, plus on trouve de différences entre les hommes ».

Il quêta l’approbation de Jen.

« De mon point de vue, intervint Jen, une personne est convenable lorsque je lui conviens. »

Ce raisonnement minimaliste laissa les Occidentaux comme deux ronds de flan. Un jeune homme aux yeux fiévreux qui venait de les rejoindre se mêla de la conversation :

« Vous avez perdu la tête ! » éructa-t-il à destination de Jen, qu’il semblait avoir envie de provoquer.

Fort heureusement, un homme d’âge mûr s’arrêta près d’eux pour écouter. « Qui vit sans folie n’est pas si sage qu’il croit », fit-il remarquer. Jen, dans sa modérée sagesse, accepta ce compliment pour éviter le conflit. L’atmosphère était déjà bien assez chargée en tensions, lorsqu’un type renfrogné en chemise à fleurs passa près du groupe et se mit à chantonner :

« Le printemps voyageur revient de son pas léger… ».

Jusque là, les philosophes s’étaient trouvés bien entre eux. Ils n’avaient nul besoin qu’on vienne leur dire des vers. Ils battirent donc froid à cet intrus et le maintinrent soigneusement à l’écart de leur cercle, jusqu’à ce qu’arrive un de ses amis, un solide gaillard.

« L’amour de la nature, s’exclama l’intrus pour tenter de s’imposer, est le seul amour qui n’a jamais déçu les espoirs des hommes. 

– Lorsqu’on ne trouve pas le calme en son propre cœur, inutile de le chercher ailleurs, » estima l’ancien de sa voix suave.

Un peu assommé de bons mots, Jen s’enquit des sources du bonheur.

« Le bonheur, se lança un homme mal dégrossi, arrive trop tard. »

Une jolie femme à l’allure décadente s’était jointe à eux.

« La douleur et le chagrin, remarqua-t-elle, sont choses aussi transitoires que les joies. Et bien que l’homme qui les éprouve s’en trouve changé,  elles l’abandonnent. »

Cet avis provoqua un raclement de gorge général du côté des Occidentaux. Seul Jen acquiesça.

« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable, dit l’homme en noir, déterminé à réfuter l’opinion de la femme. Cet arbre, là-bas, continua-t-il en désignant un magnifique châtaignier sur le point de fleurir, ne se connaît pas misérable. C’est donc être misérable que de se connaître misérable, mais c’est aussi être grand. »

Peu convaincu, Jen s’était écarté du groupe pour s’asseoir sur un banc, où il lia une conversation tranquille avec un Arabe.

« Et vous, qu’en pensez-vous ? lui demanda-t-il.

– Je pense qu’il est bon de savoir la vérité, dit l’Arabe, et de la dire. Mais il est mieux encore de savoir la vérité et de parler des châtaigniers ».

 

Comme il avait passé le jeudi rive droite, Jen eut envie de consacrer le vendredi à la rive gauche, et comme il avait vu l’ouest de Paris, il se décida pour l’est, le Jardin des Plantes et sa ménagerie. Il quitta l’hôtel et se dirigea vers la station Palais-Royal. Alors qu’il se glissait sur une banquette du métro, il remarqua sur le plancher une feuille de papier jaune quadrillé. Il lut l’en-tête : « Mois d’avril, semaine avant Pâques ».

 

Lundi : Nous nous connaissons déjà, mais seulement de vue.

Mardi : Nous nous contentons d’échanger un « bonjour », c’est tout.

Mercredi : Ensemble, nous avons posé la moquette et peint le café.

Jeudi : Aujourd’hui, sous l’échafaudage, nous nous sommes réellement rencontrés pour la première fois.

Vendredi : Ce soir, nous sortons ensemble.

 

L’encre était toute juste sèche. S’agissait-il de notes pour un roman ou d’une page de vraie vie ? Seule une personne jeune pourrait le savoir, pensa Jen. Ou même y prêter intérêt... Il se sentait personnellement en harmonie avec la nature. Mais cela, c’était hier. En bougeant sur son siège dans le métro bondé, ses genoux se prirent dans les jambes d’une femme magnifique. Elle le regarda et cligna des yeux. Jen eut envie d’elle. Elle se leva pour descendre à la station Jussieu et Jen songea un instant à la suivre, mais il se dit qu’elle devait aller travailler et resta assis.

À l’entrée du jardin, il lut sur le pignon d’un immeuble une publicité pour le cinéma Action Christine. On y voyait Humphrey Bogart dans Bas les masques. Bogey, en costume noir et nœud papillon bleu, posait entre deux copies de The Day. On ne voyait qu’un de ses yeux ; un bandeau dessiné à l’encre cachait l’autre. Un nouvelle bannière barrait la une du quotidien : « Grand Crime chez les pirates ». Une petite photo de Bogart avec bandeau, moustache et bouc était apparue sous le gros titre ; elle portait a légende « Recherché » et au-dessous, une main de femme avait griffonné au stylo-bille bleu le mot « Sexiste ».

Lorsque Jen pénétra dans le jardin, une forte odeur animale assaillit ses narines. Le guide mentionnait un cèdre du Liban rapporté de la lointaine Syrie. En cherchant cet arbre, Jen se perdit dans le labyrinthe. Alors qu’il s’enfonçait de virage en virage dans le dédale végétal, il entendit des écoliers glousser. Une fois arrivé au centre, il découvrit ce qui les faisait rire. Leurs deux professeurs, un homme et une femme, s’étaient déshabillés. Ils étaient allongés dans l’herbe, en plein cours d’éducation sexuelle. « C’est ainsi, dit l’homme qui était aussi velu qu’un singe, qu’Adam et Eve… »

La femme termina sa phrase : « … vivaient nus. Il faisait si chaud, » ajouta-t-elle en guise de justification.

La journée était effectivement très chaude, et toutes ces histoires de gens nus et d’amour commençaient à exciter certains élèves. L’un d’eux se glissa derrière les professeurs, ramassa leurs vêtements abandonnés sur un monticule herbeux et partit en courant derrière les arbres. Jen ne resta pas pour voir comment cela finirait, et entreprit de sortir du labyrinthe pour gagner le zoo.

Près de l’entrée, des gens jouaient au bridge autour d’une tranche de Séquoia géant, que la section californienne de l’American Legion avait offerte à la France. Vielle de 2000 ans, on y avait gravé les grands événements historiques de la naissance de Jésus à la Première Guerre mondiale. Jen lut l’ensemble en diagonale, mais se concentra surtout sur l’époque moderne :

 

  • La Révolution américaine
  • La déclaration d’Indépendance
  • La Fayette apporte le soutien de la France
  • La prise de la Bastille
  • La proclamation de la République française
  • L’abolition de l’esclavage

 

Les dates étaient indiquées par des clous de cuivre plantés dans les cernes de l’arbre une fois abattu et débité.

Dans la fosse aux reptiles, les alligators donnaient l’impression d’être empaillés. Jen était impatient de découvrir le pavillon des singes, qui le déçut. Des produits chimiques masquaient l’odeur des excréments animaux et les visiteurs qui s’agglutinaient contre les cages sentaient le vin. Au fond d’une des cages, une femelle gorille du nom de Suzy, avait pris la forme d’un trapèze, les poings posés sur ses pieds. Elle s’était placée de sorte qu’un barreau dissimulait ses yeux à Jen.

Il alla s’installer en bordure du jardin botanique. Un homme qui fumait une cigarette s’assit à ses côtés, toussa, puis jeta son mégot par terre. Un Allemand entra dans le zoo, un guide Michelin dépassant d’une poche de sa veste beige, tandis qu’un homme ivre d’une quarantaine d’années en sortait en titubant. Une Citroën verte remontait l’allée. Le gardien ouvrit la grille et laissa passer le directeur, plongé dans son journal, que son chauffeur déposa à l’entrée du zoo. Un père barbu le quittait avec sa fille de huit ans, qui sautillait et dansait devant lui ; sa jupe se souleva et Jen vit sa culotte. Un pigeon les suivit en passant à travers les barreaux.

Jen se promena parmi les parterres, puis quitta le jardin et descendit la rue Buffon. Apercevant un minaret blanc, il avança jusqu’à la place du Puits-de-l’Ermite, où il s’assit sur un banc, sur lequel un sous-vêtement féminin avait été abandonné. Un service venait de s’achever. Des musulmans, noirs et sémites, quittaient la mosquée. Au bout d’un étroit parc rectangulaire, une barrière cernait un espace semi-circulaire avec une urne et un saule. De l’autre côté de la place, quelqu’un avait écrit à la craie sur la façade d’un immeuble : « LE BIEN ET LE MÂLE ». Le portail de la barrière qui protégeait le saule avait été brisé.

Peut-être que la fin du monde est proche, pensa Jen. Ou pas.

Le temps était si radieux, qu’après le déjeuner Jen décida de rentrer à pied en empruntant les boulevards. La voie ressemblait à un large fleuve. Jen avait la sensation de flotter au gré du courant, guidé par une insatiable curiosité. Dans une vitrine, un perroquet aux couleurs vives le regarda tandis que son propriétaire verrouillait sa porte. Il poursuivit sa promenade. Le soleil l’éblouit au moment où il croisait une jolie fille en T-shirt orange. Des mères ramenaient leurs enfants de l’école. Un plateau tournant électrique chargé de fruits frais était posé à l’entrée d’un restaurant. Un homme travaillait assis derrière des stores aux lamelles verticales comme des barreaux ; il avait fait coulisser sa vitre fumée, presque opaque. Une fille qui dégustait une glace à la vanille nappée de chocolat sortit d’une bouche de métro. Jen regarda par-dessus la grille, vers la rue Pascal, où une affiche dénonçait la répression en Espagne. Une femme rentrait chez elle en picorant le crouton d’une baguette.

Jen, en compagnie de trois écoliers, d’un contremaître et d’un Français de presque deux mètres, s’arrêta pour regarder une grue attaquer un mur jaune avec une énorme boule d’acier. Sous l’enduit, la brique était d’un bleu teinté de magenta, comme l’œuf du rouge-gorge. Les T géants de deux grues se dressaient au cœur du chantier, l’un jaune, l’autre orange. Un hélicoptère rouge de la protection civile survolait le site. Un des enfants faisait virevolter ses bras pour singer la rotation des pales à l’intention de ses copains.

Quand Jen atteignit le boulevard Montparnasse, le soleil disparut derrière les hauts immeubles d’habitation. La circulation se faisait moins dense, et les cafés se remplissaient. Dans l’un d’eux, Jen vit un garçon arborant une veste rayée blanche et noire, un pantalon blanc et un nœud papillon de velours surdimensionné, porter à bout de bras au-dessus de sa tête un plateau où étaient posées deux chopes de bière. Dans un autre café, une fille au teint cireux, élégante en veste de cuir, parlait avec un ami vêtu pratiquement comme elle. Un livre ouvert était retourné sur la table devant elle. Le titre, Histoire d’O, était lisible sur la tranche. Jen tourna boulevard des Invalides et se dirigea vers le fleuve.

 

Quand il se réveilla le samedi matin, Jen se sentait encore taraudé par le désir, mais aussi passablement déprimé. Il avait eu l’idée absurde de passer la soirée de la veille au cinéma. L’Histoire d’Adèle H., que le programme présentait comme une histoire d’amour française, se terminait dans un cimetière. Bien trop proche de l’Histoire avec une grand H, du goût de Jen. L’auteur avait laissé de côté le poète pour raconter l’histoire de sa fille, partie pour l’Amérique à la recherche de son bien-aimé. Son principal problème semblait de ne pas réussir à s’arrêter d’écrire.

Jen était sorti du lit et, en pyjama de soie, il regardait par la fenêtre. Une multitude de nuages avaient chassé le soleil de la veille. Mais quels nuages ! Les monticules de cumulus blanc scintillant glissaient au plus haut du ciel, laissant voir leurs ventres teintés de gris. Plus bas, des formations plus légères s’étiraient en s’obscurcissant vers l’ouest pour dessiner des amoncellements charbonneux qui planaient au-dessus de l’horizon. Jen tira les longs rideaux et leva les yeux vers le zénith.

Une voix, cette fois d’une dignité compassée, emplit à nouveau la pièce : « Ce que le ciel accorde est la nature de l’homme, commença-t-elle. L’accomplissement de cette nature s’appelle la Voie. »

Jen regardait toujours par la fenêtre et s’aperçut qu’il voyait son reflet sur la vitre.

« Le tracé de cette Voie a pour nom culture, ou enseignement dans la Vérité. »

Jen n’aurait pas su dire d’où venait la voix, mais son message était clair. Il était temps de retourner au musée. Il quitterait bientôt Paris.

Jen s’habilla et, sans prendre de petit déjeuner, gagna le Grand Palais, qui exposait la première rétrospective Millet depuis 1887. Les tableaux provenaient de partout, mais les Américains en possédaient un nombre impressionnant. Les œuvres semblaient sorties de leur contexte mais, à force de sillonner les galeries de gauche à droite et de haut en bas, Jen finit par en trouver le fil conducteur. Au XIXe siècle, l’art français  était une vraie machine dont le peintre était l’ouvrier. Tous ces personnages sévères drapés dans l’étendard français ! Ils n’avaient pas pour objet de vous rendre plus heureux. « La vie est dure. » Voilà le message qu’ils véhiculaient. « L’art est plus difficile encore, » se dit Jen.

Il fut heureux de se retrouver dehors, à l’air libre, où l’histoire se joue. Il se demanda un instant de quel côté partir, puis opta pour les Grands boulevards. Il passa la Madeleine (l’église, la banque, la station de métro), puis l’Opéra, et en peu de temps il se trouva boulevard Montmartre. Haussmann avait vraiment tout mis sens dessus dessous, mais les trajectoires étaient limpides, on savait où aller. Jen leva les yeux. Les nuages s’en allaient vers l’est.

Il entendit à nouveau la voix : « On ne peut s’écarter de la Voie, ne serait-ce qu’un instant. S’il était possible de la quitter, ce ne serait pas la Voie. C’est pourquoi le gentilhomme aborde avec prudence et respect ce qu’il n’a jamais vu ou entendu. »

Jen, entré au Musée Grévin, s’arrêta dans le hall, à côté d’un Jean-Paul Belmondo qui pointait son arme dégainée sur Pierre Larousse, le front appuyé sur une main, en quête d’inspiration pour son illustre dictionnaire.

« Rien n’est plus manifeste que l’infime, » conclut la voix.

Monsieur Grévin lui-même écrivait dans un calepin, son crayon de marbre s’enfonçant dans les pages de cire.

Ainsi c’était cela, l’Histoire ! Jen comprit rapidement que la visite commençait par l’époque contemporaine pour progresser à reculons, vers le passé. Dans le premier tableau, Gerald Ford ignorait Giscard d’Estaing et toisait Mao. Edgar Bergen était revenu s’entretenir avec Charlie McCarthy. Robespierre – les choses commençaient à prendre sens – étudiait les marques laissées par la petite vérole sur l’arête du nez de Danton, tandis que Charlotte Corday s’évanouissait face à deux soldats britanniques qui menaçaient de la violer. La scène se déroulait en extérieur. Bien des événements se jouaient aussi à l’intérieur. L’allumeur de réverbères de la publicité pour le gin Lamplighter était posté derrière une fenêtre. Mozart s’installait pour jouer une sonate, et se retrouvait bêtement assis à un bureau XVIIIe. Plus on reculait dans le temps, plus les choses paraissaient insolites. Louis XIV posait devant une affiche d’Air France montrant Versailles et indiquait des détails à quelques touristes indiens. Le passé était émaillé d’à-peu-près dont le présent était dépourvu. Falstaff, par exemple, se penchait par une fenêtre aux vitres plombées à la recherche du journal. Apparemment, il n’était pas arrivé. Michel-Ange, les doigts crispés sur son pinceau, mettait la dernière touche à un chef d’œuvre. Henry VIII était représenté en train de donner de la viande à hamburger un de ses chiens de chasse affamés, et ainsi de suite. Jen comprenait pourquoi tant de touristes venaient ici. L’histoire pouvait être divertissante !

Pourtant, il se sentait toujours horriblement excité, et le minou n’était pas la spécialité du Musée Grévin. Il sortit et reprit sa route vers l’est et la place de la République. Son regard fut attiré par les mots « Amour et Mort » inscrits sur une marquise, mais le film semblait plus violent que sexuel. Le cinéma Hollywood Boulevard projetait trois Bruce Lee à la file. Jen s’arrêta dans une salle de jeu assez grande pour une partie de Maison hantée de Midway. En ressortant, Jen remarqua deux Japonaises penchées sur un flipper Gottlieb Vie sauvage à deux joueurs.

Il passa la porte Saint-Denis, qui commémorait les victoires de Louis XIV. Le boulevard Saint-Martin menait place de la République, que Jen quitta par le boulevard du Temple. Sans ralentir le pas, il se dirigea vers la place de la Bastille. En haut du boulevard Beaumarchais, il fut dépassé par une femme spectaculaire d’une quarantaine d’années à la poitrine imposante et libre (elle ne portait pas de soutien-gorge), dont la bouche était tartinée d’un rouge vif. Il se rapprochait du but. La colonne de la place apparut devant lui.

Tandis qu’il s’approchait de Bastille, Jen se souvint que la place des Vosges se trouvait tout près. D’après le guide, elle offrait « un bond enchanteur dans le passé ». Il tourna à droite dans la rue du Pas de la Mule et déboucha sur « la plus ancienne place de Paris ». Il passa devant la maison de Victor Hugo, puis s’assit sur un des bancs du square pour admirer les merveilles de l’endroit. En 1800, on lui avait donné le nom du premier département à s’être acquitté de ses impôts. Il admirait l’harmonie des quatre façades lorsqu’il remarqua un homme en blouse blanche dont les bras, le torse et le dos étaient maculés de sang ; il portait sur son épaule un agneau qu’il tenait par les pattes arrière. De l’autre côté des jardins, un homme en chemise rouge vif se leva brusquement de son banc. Un seau sale dans la main gauche, il se mit à ramasser les déchets laissés par les humains. Un garçon d’une douzaine d’années en chemise rouge s’écria « Anarchiste ! » en pointant du doigt un camarade plus jeune vêtu d’un ensemble en jean. Sous le blouson, il portait un pull également rouge. Un touriste français à la silhouette robuste entra dans le square et vint s’assoir à droite de Jen. Les manchettes de sa veste bleu marine arboraient des galons rouge, blanc et bleu.

Jen reporta son attention sur la sérénité du ciel. Des nuages y flottaient en filaments laineux.

« Quand les passions comme le plaisir et la colère, la peine et la joie sont encore en sommeil, on parle d’un état de centralité. »

Jen regarda autour de lui et remarqua qu’il était assis au centre de la place.

« Quand les passions s’éveillent, poursuivit la voix, et qu’elles s’ajustent chacune et ensemble de façon juste et raisonnée, on parle d’un état d’harmonie. »

Une fille en jean et veste vert prairie s’était assise à côté de lui. Elle l’aborda : « Salut, je m’appelle Mary, annonça-t-elle avec un accent juif de New York.

– Salut, » répondit Jen, ravi d’avoir une occasion de tester son anglais auprès d’un natif.

La fille avait de longs cheveux blonds et gras et dégageait une légère odeur de moisi.

« D’où venez-vous ? demanda-t-elle en examinant Jen.

– De Pékin.

– De si loin ? »

Elle était jolie et portait un pull à col roulé rouge sous sa veste. Il vit dépasser de sa poche un petit livre rouge.

« J’aimerais vraiment y aller un jour, reprit-elle.

– Où çà ? demanda Jen en la dévisageant.

– En Chine communiste ! répondit-elle en fronçant les sourcils. Vous êtes un partisan de Mao Tsé-Tung, n’est ce pas ?

– C’est-à-dire que… Oui et non. Il est vrai que je réside en Chine, mais pour l’instant je suis à Paris. »

C’était une évidence...

« Bon, arrêtez vos conneries ! » fit Mary.

La conversation avait soudain pris un ton des plus sérieux.

« Croyez-vous aux enseignements de Mao, oui ou non ?

– Non, » répondit Jen.

Lui aussi savait être sérieux.

« Vous voulez dire que vous n’allez pas rentrer ?

– Il semblerait bien que non, fit-il avec un sourire.

– Mec, vous vous foutez de moi ou quoi ?

– Tout dépend… »

Jen était excité comme jamais. Il n’avait jamais goûté à une de ces gauchistes occidentales. Mary se leva. Jen en fit autant. Il se posta à ses côtés et lui offrit son bras.

– Laisse tomber, vieux ! dit-elle en le repoussant.

– Écoute, Mary, je m’appelle Jen...

– Je me fous complètement de connaître votre nom, vous pourriez aussi bien vous appeler I Ching que ça me ferait ni chaud ni froid. »

Jen continua malgré tout à l’escorter, et laissa la place des Vosges derrière lui. Il reprit la parole alors qu’ils arrivaient rue Saint-Antoine :

« Mary ? dit-il à voix basse pour s’assurer qu’elle l’écoutait encore.

– Ouais, quoi ? »

Ils passèrent devant une statue de Beaumarchais, au pied de laquelle une Datsun rouge venait de se garer, et arrivèrent à un carrefour au moment où le feux passait au rouge. Mary descendit du trottoir et fut surprise par un énorme camion bleu qui amorçait le virage. Il fit une embardée.

« Attention ! » s’écria Jen en saisissant la jeune fille par le bras.

Ils sentirent le souffle du camion lorsqu’il les dépassa à toute allure en klaxonnant avant de disparaître.

« Eh ben ! Merci ! dit Mary avec un sourire, même si son regard était toujours teinté de soupçon.

– Merci de quoi ?

– De m’avoir sauvé la vie, tiens ! »

Elle avait décidément du mal à cerner ce bonhomme. Le feu passa au vert et ils traversèrent quand même.

« Dites donc, reprit-elle, vous avez des problèmes mentaux ou un truc comme ça ? »

Jen la regarda et sourit. Il se dit qu’il pourrait tomber amoureux.

Au milieu de la place, un groupe d’ouvriers manifestaient bruyamment. Des drapeaux rouges flottaient çà et là. Un flot d’individus en bleu sortit du métro et bouscula Mary et Jen sur son passage. Ils se joignirent à la foule, qui quitta la place et s’engouffra Boulevard Henri IV. Le cortège se dirigeait vers le Palais Bourbon. Mary semblait avoir envie que Jen la suive. De toute façon, elle n’avait pas vraiment le choix, puisqu’un ouvrier avait glissé son bras sous celui de Jen. Jen décocha un regard à Mary, et essaya de passer sa main sous son bras à elle. Le geste de trop.

« Arrêtez ! dit Mary en se tournant vers Jen.

– Arrêter quoi ?

– Vos conneries, fit Mary avec un regard dur. Écoutez, j’ai encore deux questions à vous poser.

– Ah oui ?

– Oui. Premièrement : comment pouvez-vous vivre en Chine et ne pas croire en Mao ? Et deuxièmement : qu’est-ce que vous attendez de moi ?

– La première question est facile. Je suis né et j’ai grandi avant la Révolution. »

Il sourit et regarda Mary, dont le visage était toujours dur.

« Et pour répondre à la seconde : je me suis dit que vous pourriez peut-être m’apprendre une chose ou deux.

– Ça m’étonnerait… Et puis on m’a déjà servi ce refrain.

– Eh bien, pourquoi ne pas essayer ? »

Elle lui jeta un nouveau regard chargé de suspicion. Quand elle vit qu’il souriait toujours, elle s’adoucit.

« Pourquoi pas… »

Un demi-sourire flottait sur son visage. Ils étaient arrivés à l’Assemblée nationale.

 

Mary

 

Le pêcheur d’Orient