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Révolution - 5: L’histoire à ses pieds

5

L’histoire à ses pieds

Dessert

À nouveau dimanche matin. Une part de Jen souhaitait retourner en Chine. Une autre voulait rester en France. Comment résoudre ce dilemme ? Il sortit le Yi King de sa valise et le jeta sur son lit. Il s’ouvrit au chapitre Souên (Soleil/Décroissance). Jen pressa la paume de ses mains sur les pages pour garder le livre ouvert. Le soleil dardait ses rayons à travers la fenêtre. Il étudia l’hexagramme, plus léger au sommet qu’à la base, entrelacs d’éléments masculins et féminins ; le déclin qui rencontre la sincérité et rend possible la floraison. « Présage de très grande réussite », disait le livre. « En haut, la montagne ; en bas, le lac ». Jen se sentit croître, et cligna des yeux. Une image du soleil se présenta à lui ; il se réfléchissait dans un lac, au pied d’une montagne. L’Ouest, pensa Jen ? Je dois rester en Occident. Dix couples de tortues ne sauraient m’en empêcher. « Nul ne peut être blâmé d’avoir augmenté sa propre force sans dépouiller autrui. »

 

Ça, c’était en avril... Désormais la nouvelle année allait commencer et Jen était toujours à Paris. Il était passé à l’Ouest. On lui avait proposé d’enseigner sa langue maternelle à Jussieu. La dernière semaine de janvier, Jen reçut une lettre d’une ville nommée New York City. L’Université de Columbia, dont il avait vaguement entendu parler, l’invitait à donner une conférence sur la Chine antique. Jen nourrissait une grande curiosité à l’égard de ce vaste pays au-delà des mers qui, disait-on, dépassait la réalité et l’imagination. C’était là aussi, apparemment, que les fruits de la Révolution française avaient pleinement mûri.

Le premier mois de l’année fit vite place au second. Jen se retrouva à Orly, prêt à embarquer pour un autre Nouveau Monde. Ignorant tout de son histoire, il avait demandé par où commencer. Par la France, avaient répondu les Français. Typique, mais déroutant. Il avait néanmoins fait l’acquisition d’un livre intitulé La France : douze moments clés de son histoire. Il l’ouvrit sur ses genoux et s’installa pour le vol. Les débuts étaient marqués par une brutalité certaine : Vercingétorix pliant devant César, Jeanne d’Arc brûlée vive, le bain de sang de la Saint-Barthélémy. Au chapitre cinq, Louis XIV s’emparait du pouvoir. Jen ne voyait pas encore le rapport avec les États-Unis. Le sixième chapitre narrait l’aventure de l’Encyclopédie, et le septième la fête de la Fédération. Il manquait à l’évidence un épisode capital. La suite appartenait à l’histoire moderne : coups d’État, révolutions, guerres mondiales. Jen trouva tout cela intéressant et divertissant. L’histoire bien ordonnée, se dit-il. Jen termina le livre au milieu de l’Atlantique. En Occident, l’histoire met l’accent sur le spectaculaire, les sentiments et le poids des événements. C’est la poésie de l’histoire qui importe. Jen se demanda si les Français pensaient sérieusement avoir créé l’Amérique, puis il s’endormit et rêva du passé.

« Allons ! Émergeons de ce profond sommeil ! »

La voix lui parvenait depuis la fin du XVIIIe siècle. Jen avait laissé le livre ouvert entre les chapitres VI et VII.

« Nous survolons Lexington et Concord. »

Cette fois c’était le commandant de bord. Jen se pencha contre le hublot et vit des volutes de fumée s’élever des célèbres champs de bataille.

« La révolution industrielle a profondément bouleversé le style de vie américain. »

Jen avait allumé le programme radiophonique par inadvertance et subissait une émission sur un bicentenaire. Il coupa le son, ferma son livre et boucla sa ceinture de sécurité. Tandis que l’avion amorçait sa descente vers J.F.K., Jen se demanda comment les Américaines percevaient les Français. L’avion atterrit.

La vie lui parut chère, à New York. Heureusement, Jen était hébergé. Il avait écrit à Mary, qui lui avait proposé de « squatter son appart » du Lower East Side. Jen avait présumé qu’il s’agissait d’une invitation, et l’avait acceptée avec joie. Quand il arriva chez elle, Mary était, selon ses propres termes, « salement chargée ». Elle eut l’air plus que ravie de le laisser farfouiller dans ses livres et se consacrer à sa nouvelle passion : la perception anglo-américaine de la France.

Le premier livre de Mary sur lequel Jen tomba était d’un certain Henry Adams, et semblait correspondre à ce qu’il recherchait. L’auteur conservait une distance salutaire avec son sujet, tout en en parlant avec une éloquence remarquable.

« “Son expression est toujours sereine et autoritaire”, » lut Jen à haute voix.

Il regarda Mary qui soufflait une fumée bleue loin de son visage.

« “Elle ne cherche jamais à attirer la compassion par un appel hystérique au sentiment.”

– Bien dit, fit Mary, qui avait aussi quelques problèmes relationnels avec sa mère.

– “D’ailleurs, poursuivit Jen, elle ne commande pas réellement. Elle accepte plutôt l’amour instinctif et inconditionnel et le dévouement des hommes.” »

Mary inspira profondément, mimant une attitude pleine de sérénité. Un monsieur habillé comme un avocat de Boston s’assit sur le canapé.

« Elle acceptera inconditionnellement notre foi, continua le gentilhomme, et nous n’avons pas le cœur de nous y opposer. »

Jen sourit.

« Nous n’en avons d’ailleurs pas le droit, fit Adams en souriant à son tour, car nous sommes ses invités ».

Jen trouva l’expérience émouvante, mais déclina d’un signe de la main la pince à joints Peace and Love qu’il lui tendait.

 

Adams et Mary s’étaient tous deux mis à dodeliner de la tête. Passant directement au XVIIIe siècle, Jen prit un livre consacré à un certain Voltaire. Alors qu’il se grattait la tête, il entendit quelqu’un gratter à la porte d’entrée. Il leva les yeux et vit, l’Anglais, le voisin d’en face, s’installer sur le canapé à côté de Henry Adams. Il fit un clin d’œil à Jen, puis se lança dans ses cogitations :

« Un nombre impressionnant d’hommes bien vêtus, dit-il en ajustant sa cravate, ont désormais perdu leur nature organique. »

Jen remarqua une matière blanche sur sa lèvre supérieure.

« D’eux, pas un souvenir agréable ne demeure, ajouta-t-il en commençant lui aussi à hocher la tête et alors que cette rhétorique était familière à Jen, qui il continua d’écouter poliment. Et ce pauvre Voltaire, reprit Carlyle en regardant le plafond avec des yeux vitreux, sans autre instrument que la langue et le cerveau qui étaient les siens, s’est cependant imposé dans toute sa splendeur aux peuples du monde. »

Jen songea qu’il s’agissait surtout de ceux d’Angleterre, de France et d’Amérique. Carlyle acheva son propos.

« Par la parole ou par le geste, ils m’enjoignent : “Parlez-nous de lui, c’est lui, l’homme”. »

Jen décocha un sourire énigmatique à Carlyle, qui s’assoupit.

Délaissant quelques livres qui se rapportaient à l’influence de la poésie française, Jen tomba sur un volume intitulé La Nouvelle Révolution française. « Nouvelle » était écrit en bleu, « Française » en blanc et « Révolution » en rouge. Jen pensa à l’Amérique, mais une fois de plus l’auteur était anglais. Il ouvrit le livre au chapitre relatant « La Croisade d’un épicier Jésuite », l’histoire d’un nommé Leclerc. La fumée bleue lui faisait un peu tourner la tête. Il n’eut pas conscience qu’on frappait à la porte. Tandis qu’il se laissait gagner par le sommeil, à même le plancher, il entendit un homme s’échauffer dans le couloir à propos d’une conspiration de l’industrie.

 

Quand il se réveilla, Jen se sentit perclus de courbatures. Quelque chose de lourd pesait sur ses genoux. Le prenant pour Shiva, Mary l’avait enfourché, perdue dans une profonde méditation tantrique.

« Moi, Kali, dit-elle en formant un cercle avec ses pouces et ses index, avant de tirer sa langue pointue.

– Écoute, fit Jen, oublie ces trucs indiens. Je suis peut-être vieux, mais je ne suis pas mort. »

Mary regarda, au-delà de lui, un mandala accroché au mur.

« Voyons ! reprit Jen. Les cercles et les cycles, c’est pour les ploucs. »

Mary psalmodiait un mantra.

« Non, sérieusement, arrête ça ! continua Jen. Demande-toi plutôt qui tu es. C’est tout ce que tu as à faire. »

Mary descendit de ses genoux et se leva. Elle se sentit tout de suite mieux.

Tandis qu’elle rassemblait ses esprits, Jen sortit son guide Michelin sur New York. Mary avait accepté de lui faire visiter la ville, mais s’informer un peu en amont ne nuirait pas. Une carte montrait les villes de New York et Paris à échelle égale : la capitale française en mauve, en forme de cœur, se superposait sur un Manhattan phallique jaune. D’humeur à lire un brin d’histoire, Jen alla au chapitre sur « le New York d’hier ». La première image représentait Washington. Fort à propos, songea Jen. Nous sommes aujourd’hui le 22 février 1976. Deux cents ans plus tôt, ce général avait remporté une bataille décisive sur les hauteurs de Harlem. « Plus ça change, moins ça change », dit-il en bon Parisien d’adoption.

Il regarda attentivement le portrait, qui lui rappela Tintin. Washington se tenait assis à califourchon sur un cheval chocolat. Le drapeau flottait dans le mauvais sens pour rattraper une erreur de composition. La légende suivante annonçait : « Inauguration de la statue de la Liberté ». Le drapeau français avait été placé plus près de la Dame que l’autre.

« Allons voir ça ! suggéra Jen.

– D’accord, dit Mary. Mais puisque nous sommes ici pourquoi ne pas commencer par l’East Village ?

– Ça me va, » répondit Jen comme un vrai Yankee.

Une fois dehors, Jen et Mary virent les choses différemment. Il leva les yeux et découvrit la Cité céleste. Elle baissa les yeux et ne remarqua que la Bohème. Jen laissa tomber quelques pièces dans l’escarcelle des clochards qui s’étaient installés sur le seuil de l’immeuble, puis Mary et lui se dirigèrent vers la Deuxième  avenue en direction de St Marks-in the Bowery. À côté du cinéma Eden, c’était un des endroits préférés de Mary.

« Miraculeusement, récita le guide français, elle est restée une église de village. »

Mary s’apprêtait à tout lui expliquer quand il la repoussa d’un geste de la main. Il préférait découvrir les choses par lui-même. L’église était toute simple, avec une façade classique.

Astor Place était davantage digne d’intérêt. Un Opéra y avait été érigé en 1847 et, bien que le bâtiment ait disparu, un bonhomme appelé Macready était toujours posté au carrefour et criait « Washington à la vie, à la mort ! » La rue La Fayette aurait pu mieux correspondre à ce que Jen cherchait, mais il fut déçu par ses colonnes corinthiennes, même s’il apprit qu’elles s’inspiraient de celles d’un château proche de Paris. Ils s’engagèrent dans la Quatrième Rue et dépassèrent une bâtisse ancienne. Un quincaillier nommé Seabury Tredwell balayait furieusement le bitume devant le pas de sa porte. L’intérieur était meublé dans un style Empire. Jen était plus tenté par la Statue de la Liberté.

Pour l’atteindre, il leur fallut traverser Chinatown. Mary guida Jen à travers Mott Street sur la promesse de lui faire éprouver « le souffle du parfum authentique de l’Orient ». Jen y trouva des senteurs mêlées, qui lui semblèrent plus importées qu’exotiques. Ils passèrent devant l’Oriental Bean Curd Company. Le mélange d’arômes qui en émanait fit malgré tout remonter des souvenirs dans l’esprit de Jen.

« Le China Times ! » s’écria Mary, avant de jeter un sourire moqueur en direction du temple bouddhiste. Les boutiques de l’Oriental Fashion Center ! »

Jen aurait bientôt besoin d’une nouvelle robe de cérémonie. Mary s’anima de nouveau quand ils passèrent devant la Pharmacie de Chinatown.

« La Compagnie chinoise des Pousses de Soja ! »

Jen se gratta la tête et faillit heurter, sur le seuil de la taverne Chinese Rathskeller, un personnage à la mine grave qu’il eut l’impression de connaître. Là, enfin, il huma une odeur familière, même si elle ne correspondait pas exactement à l’idée que Jen se faisait de la Chine. Il s’arrêta devant la Boutique de l’Orient, mais s’éloigna lorsqu’il vit à travers la vitrine un homme qui brandissait un hachoir.

Ils quittèrent Chinatown et se dirigèrent vers le sud-ouest — downtown, comme on dit à New York. Jen trouva Wall Street assez sinistre. Mary et lui s’empressèrent de retrouver Broadway. De là, ils atteignirent vite la pointe de Manhattan, puis laissèrent Battery Park derrière eux pour gagner Liberty Island.

Elle était là ! Foulant au pied les fers de la tyrannie, la Déclaration d’Indépendance sur le bras.

« Elle se tient là, éclairant le monde, » dit Mickey Michelin, qui les avait rejoints au pied de la statue.

Jen leva les yeux, un sourire poliment étonné aux lèvres. Ils acquittèrent le prix des billets et entrèrent. Jen n’avait pas compris qu’on pouvait grimper à l’intérieur de la Dame. C’était plutôt excitant, mais assez fatigant. Quand ils parvinrent à sa tête, tout sonnait creux, mais ils s’accordèrent pour trouver cet écho magique. Tous trois écoutèrent l’artiste expliquer comment il avait pris sa mère pour modèle, l’avait vêtue d’une robe de chambre couleur bronze, et l’avait fait poser brandissant une bougie. Tandis qu’il remontait le fil de l’histoire, Mickey plaça sa main en pavillon devant sa bouche et imita les cris émerveillés de la foule lors de l’inauguration de la statue. Il décrivit le président Grover Cleveland, digne sur son estrade, faisait mine de s’intéresser à la scène, et les vivats du public qui engloutissaient le discours fleuri d’un sénateur.

 

Ce dont Jen avait le plus envie, c’était de voir la ville du 102e étage de l’Empire State Building. Il était certain d’y trouver une perspective véritablement philosophique. Dans l’ascenseur, Mary lui demanda comment il « envisageait la vie ».

« Commençons par le Ciel et la Terre, dit Jen avec un sourire.

– Qu’est-ce que tue veux dire ? insista Mary.

– Je veux dire : commençons par les principes fondamentaux. »

Ils passèrent le cinquième étage.

« Certes, fit Mary avec impatience.

– Le principe premier, dit Jen, c’est l’existence, bien que toutes les choses soient en perpétuel changement. »

Mary, l’air blasé, regardait défiler les numéros des étages au-dessus de la porte, toujours plus haut.

« L’homme, poursuivit Jen sans se laisser perturber, est au centre de l’agencement des choses, et l’esprit est au centre de l’homme ».

Ils étaient parvenus au pont d’observation. Jen regarda en l’air.

« Le soleil est plus éclatant et la lune est pleine quand ils sont centrés. »

Une cloche sonna midi.

« C’est pourquoi, conclut-il, l’homme supérieur accorde une grande valeur au principe de centralité. »

Mary bâilla. Elle regardait la ville en contrebas et tentait de se repérer. Jen lui indiqua la boussole insérée sur la corniche. Mary sourit. Jen parlait de sincérité. Mary observait la boussole.

« Là-bas, c’est la vie extérieure, mais c’est d’ici, fit Jen en se tapotant le front, que vient la direction. »

Bon sang, quel ringard ! pensa Mary. Jen la prit par les épaules, la tourna vers la ville et lui montra le nord.

Ils portèrent leurs yeux sur l’horizon, sans vraiment savoir ce qu’ils regardaient. Mary se protégeait les yeux du soleil. Par chance, un homme rondouillard armé d’un guide s’avança vers eux. « Les terres de Rochambeau, dans le conté de Westchester, » dit-il en suivant jusqu’au bout la trajectoire qu’indiquait Jen.

Jen hocha la tête, et reprit sa logorrhée philosophique, à la consternation de Mary, que ses discours rasaient au plus haut point.

« Notre essence et notre substance viennent du Ciel, mais l’apprentissage est du domaine de l’homme. »

Porc sexiste, pensa Mary.

« L’essence comme la substance s’enrichissent de l’intérieur, tandis que l’apprentissage vient de l’extérieur. »

Le bonhomme en pneus, son guide vert levé à une certaine distance de ses yeux ronds, leur fournir quelques précisions : « C’est en ce lieu que Rochambeau et Washington tinrent une réunion secrète au cours de laquelle ils mirent au point la stratégie qui provoqua la défaite des Anglais et, de fait, la naissance des États-Unis d’Amérique. Ces événements servirent d’exemple aux Français qui, en 1789 — l’année où fut promulguée la Constitution américaine — firent aussi leur Révolution. »

Tandis que l’homme parlait, d’illustres personnages du passé prenaient vie à l’horizon, rejouant les grands événements philosophiques, politiques ou militaires – scène qui sortit Mary de sa torpeur. Jen, plus habitué à ce genre d’apparitions, proposa sa morale : « Le Ciel et la Terre commencent aujourd’hui. Les voies du passé sont celles du présent et de l’avenir.

– Oh là là, mec, arrête ton char ! » explosa Mary.

Jen éclata de rire.

Quand ils eurent suffisamment regardé au nord, Mickey escorta Jen et Mary jusqu’à la partie sud de l’observatoire pour leur montrer des bâtiments tout proches. « Nous sommes presque à l’aplomb de l’Église de la Transfiguration.

– C’est la Petite Église au Coin de la Rue ! » le corrigea Mary.

Ils avaient tous deux raison.

« Un des mercenaires de Satan est enterré ici, » ajouta Mickey.

Il allait leur parler d’Edwin Booth dans Hamlet, quand Jen lui signifia qu’il s’intéressait davantage à ce qui se trouvait dans les autres directions. Désolé, Mickey les conduisit à l’Est avec une courbette. Les yeux de Jen furent attirés par une grappe d’immeubles bordant le fleuve et il s’enquit de leur destination.

« Ce sont les Nations Unies, répondit promptement Mickey.

– Il y a comme une contradiction dans les termes, remarqua Mary.

– Eh bien oui, » admit Mickey, qui se voulait impartial – mais pas neutre – quand il s’agissait de politique.

Il se fit un plaisir de leur montrer la Statue de la Paix érigée dans les jardins qui flanquaient les bâtiments. Mary jugea cette présence non moins ironique, mais Jen en accepta l’idée.

Tandis que Mary tentait d’engager Mickey dans un vrai débat, Jen se laissa glisser vers la face ouest du gratte-ciel, introduisit une pièce dans le télescope et chercha quelque chose d’intéressant à regarder. Il parcourait les abords du parc, au loin, quand un étrange colosse apparut dans son champ de vision. Au fronton, des lettres de la taille d’un homme indiquaient : « Musée américain d’Histoire naturelle ». Jen ne parvint pas à voir à l’intérieur, mais alors qu’il allait se détourner, il entendit une voix, qui semblait sortir du télescope. Elle lui parut sensée : « Nous voici dans la salle Copernic du planétarium Hayden. La première partie de l’exposition a lieu dans une vaste pièce circulaire appelée la Salle du Soleil. Comme vous voyez, son plafond est une maquette animée du système solaire. Les planètes Uranus, Neptune et Pluton ne sont pas représentées parce qu’elles ne sont pas visibles à l’œil nu. Maintenant je vous prie de me suivre à l’étage, dans l’Amphithéâtre des Étoiles ».

Jen était émerveillé. Il abandonna un instant le télescope pour trouver Mary. Elle le rejoignit, regarda dans le télescope, et la voix changea. Les organismes majestueux et méthodiques qu’imaginait Jen quelques minutes auparavant devinrent pure illusion. Mary ne vit que des planètes sans vie et entendit une voix bien différente de celle qui s’était adressée à Jen. Elle était sèche et factuelle. « Notre soleil, que les peuples primitifs considéraient comme un dieu, est en fait un simple réacteur nucléaire qui transforme les atomes d’hydrogène en hélium. Quant à la lune, autrefois symbole de fécondité, il a été démontré qu’elle n’est qu’un astre mort ».

Mary acquiesça ; les faits étaient irréfutables.

« Mars, poursuivit la voix, est minuscule par rapport à la Terre. »

Elle dénigra ainsi tout le système solaire. Jen, qui captait désormais aussi cette voix sans poésie, jugea qu’on ne pouvait être davantage dans l’erreur, mais l’expérience lui avait prouvé qu’il ne servait à rien de contredire la logique de front. La voix décrivait le progrès scientifique comme « une transfiguration historique » : « Certaines notions ont été abandonnées voilà très longtemps, par exemple l’idée du mobile premier et du mystère divin. »

Jen regretta de ne pas pouvoir s’adresser à ces gens du planétarium. Il aurait voulu savoir s’ils s’étaient un jour demandé d’où venait l’hydrogène. Pour lui, il s’agissait là d’un vrai mystère.

Le paysage à la française qu’il contemplait était moins mystérieux, et plus digne d’intérêt (il avait abandonné le télescope et se contentait de glaner des impressions ordinaires). Comment avait-on réussi à recréer la France à Gotham ?

« Avec des pierres venues du sud de la France et d’ailleurs, des compétences venues de France et d’ailleurs, et l’argent de John D. Rockefeller, de son fils et d’autres, intervint Mickey pour expliquer à Mary ce qu’étaient les Cloîtres.

– C’est d’un ennui mortel ! » asséna-t-elle.

Jen dut en convenir. L’ensemble rappelait davantage un fort militaire. Ils ne furent guère plus impressionnés par le gothique Pont de Brooklyn ou l’Hôtel Pierre – « Versailles sur 40 étages ! » Jen dut admettre qu’il n’avait pas encore bien digéré le décalage horaire. Mickey, qui arrivait au bout de son descriptif, leur raconta que la Mairie avait été conçue par un architecte ayant fui la Révolution française, dans un pur style Louis XVI.

« L’histoire est d’un assommant ! fit Mary d’un ton définitif. Ce sont les gens qui comptent. »

Mickey se crut capable de relever ce défi et désigna le Dauphin faisant son entrée dans le port de New York, en quête d’un passage vers les Indes ; Rochefontaine quittant la France pour devenir colonel dans l’armée de Washington ; Washington lui-même s’endormant dans un lit que Napoléon avait fait parvenir en Amérique. Mary ne voyait pas de quoi il parlait.

Peut-être a-t-elle raison, après tout, se dit Jen. Il demanda à Mickey s’il accepterait de lui vendre le guide qu’il utilisait. Le bonhomme accepta, Jen le paya, le prit, et l’envoya voler vers la Cinquième avenue en contrebas. Mary se pencha en souriant et regarda la couverture verte rapetisser, jusqu’à ne plus ressembler qu’à un brin d’herbe lorsqu’elle atterrit enfin, à l’angle de la 33e rue et de la Cinquième Avenue. « Voilà pour l’histoire ! » dit-elle.

Elle réfléchit à ce qu’ils feraient ensuite, et proposa qu’ils aillent jeter un œil à « la chose elle-même ». Jen sourit.

« De quoi parlez-vous ? s’enquit Mickey.

– De la grosse pomme ! » répondit Mary.

C’était tentant, d’autant qu’ils n’avaient pas encore déjeuné.

« Pourquoi pas ? » dit Jen, toujours philosophe.

Il appuya sur le bouton de descente de l’ascenseur et entendit gargouiller l’estomac de Mickey.

Une fois arrivés à l’angle 33e/Cinquième, ils se demandèrent vers où aller. « Remontons Madison Avenue, » suggéra Mary, qui voyait dans sa ville le meilleur et le pire. Mickey regardait dans l’autre sens, vers downtown, déchiffrant les enseignes de diverses boutiques — Eastern Products Showroom, French Neckwear, Washington Manufacturing Co., et il s’aperçut que, privé de son guide, il n’avait aucune idée de quelle direction prendre. Son estomac, cependant, émettait un avis très clair.

« Je meurs de faim, dit-il.

– Moi aussi, renchérit Mary.

– Déjeuner ? proposa le sage.

– Oui, we (hwei), mangeons ! » répondirent les autres.

Ils rassemblèrent leurs fonds, qui se révélèrent bien minces pour combler leur faim. C’est alors que Jen repéra une enseigne « Five and Ten » au niveau de la 39e rue. Ils s’y rendirent bras dessus bras dessous.

Ils remontèrent la célèbre Cinquième avenue, l’artère principale de la ville, le centre de l’île, qui offrait tout ce qu’on peut désirer. La plupart des gens qu’ils croisèrent ne pensaient qu’à dépenser de l’argent. Jen, Mary et Mickey se contentèrent d’admirer les vitrines. Jen marchait à gauche (à l’ouest) et cherchait sur le trottoir d’en face des noms ayant un lien avec la France, tandis que Mickey, qui marchait à droite (à l’est), cherchait côté ouest des panneaux évoquant l’Amérique. Mary regardait droit devant elle, en quête d’Orient.

Ils passèrent entre les grands magasins Altman’s et Ohrbach’s, puis devant le numéro 520, où se trouvaient les locaux d’une certaine École d’Art Washington. Mickey garda pour lui le commentaire qui lui vint à l’esprit ; Jen n’avait d’yeux que pour le siège de la compagnie maritime française French Line, au 555. Mary, elle, s’était retournée pour admirer plus longtemps celui de l’Oriental Pacific USA, et semblait ravaler des sanglots. Une femme sortait de la Bank of New York un caniche dans une main et un livret d’épargne dans l’autre. Comme ils approchaient de la bibliothèque publique centrale, l’estomac de Mary criant famine, elle craignit que tous ces livres à portée de main ne fassent oublier le déjeuner à ses acolytes.

« Patience, Mary, dit Jen. Patience et détermination. »  

Il regardait les lions postés de part et d’autre de l’entrée principale, tandis que Mickey rêvait aux trésors que renfermait le bâtiment : une collection de pièces fondatrices de la culture américaine, qui comportait notamment un des premiers exemplaires de l’Adresse de Gettysburg, une ébauche de la Déclaration d’Indépendance écrite par Jefferson en personne et une lettre manuscrite de Christophe Colomb. Mickey ferma les yeux, et imagina le vieil observatoire de Latting, le Crystal Palace et le réservoir de la Compagnie des Eaux.

« Eh ! bonhomme, intervint Mary, je croyais t’avoir entendu dire que t’avais faim ! »

Ils avaient dépassé le « Five and Ten » quand Mary goba un acide. Mickey passait mentalement en revue les différents départements de la Public Library : Langues étrangères, Collection pour les aveugles donnant sur l’Avenue des Amériques, Littérature et Histoire des Noirs.

« Mais bon sang, je croyais que vous vouliez manger ! répéta Mary. Et toi, tu en penses quoi ? » fit-elle en se tournant vers Jen, qui scrutait les alentours à la recherche d’un restaurant.

Il repéra un homme avec un éventaire argenté surmonté d’un vaste parapluie. On y proposait de la « cuisine de toutes les nations ». Cela devrait convenir à tout le monde, se dit-il en guidant Mary et Mickey dans la bonne direction. Mickey, hypnotisé par l’écusson représentant le drapeau américain que le vendeur arborait sur sa manche de veste, commanda un hot dog avec oignons au vinaigre. Jen se décida pour une portion de frites. Quant à Mary, en plein trip, elle attrapa une poignée de Tokyo Bars pour se recharger rapidement en énergie. Ils reprirent ensuite leur ascension de l’avenue, et passèrent devant le grand magasin Takashimaya, dont des gens de toutes couleurs entraient et sortaient.

Quand ils atteignirent la 49e rue, Mickey et Jen se sentaient mieux, mais Mary avait l’air patraque. Elle préféra continuer à marcher entre les deux hommes. Ils arrivèrent au Rockefeller Center. Le Time & Life Building s’imposa dans leur champ de vision, provoquant en eux de nouvelles réflexions philosophiques. Mickey leva les yeux vers le très récent Hôtel Americana et se demanda combien de temps il durerait.

« Regardez ! » s’écria soudain Mary en pointant le ciel.

Jen suivit son geste, au-delà de la Maison française, et vit un homme qui menaçait de se jeter dans le vide depuis une fenêtre d’un étage supérieur. C’était le bâtiment dédié au Temps et à la Vie. Mary était horrifiée.

« La vie n’est pas tout, » fit remarquer Jen avec tristesse.

Mickey haussa les sourcils, et Mary se détacha brusquement d’eux pour s’élancer vers la base du Time & Life, les bras grands ouverts pour recueillir le pauvre diable, qui avait commencé sa chute. Mickey et Jen se précipitèrent pour la sauver d’une issue altruiste, mais fatale.

Tous trois prirent une profonde inspiration et s’éloignèrent. Du haut de l’immeuble, un homme qui déjeunait au Fonda Del Sol observait la scène. Une ambulance arriva et emporta le corps. Il regarda Jen, Mary et Mickey partir bras dessus, bras dessous. Une femme qui prenait son repas au Top of the Sixes les regarda dépasser les kiosques à journaux vendant la presse de France et d’Asie, puis la résidence Washington. Ils avaient tous trois l’esprit perturbé par ce qu’ils venaient de voir, mais Jen trouva quelque réconfort dans les couleurs éclatantes des établissements français. Sur la 53e rue, il reluqua la vitrine d’Air France et songea à son voyage de retour. Il regarda vers l’ouest par la 57e, où se réunissait l’Association d’Amitié franco-américaine. Au numéro 767 de la Cinquième avenue, tous trois levèrent les yeux en passant devant le siège de la revue France Today.

Quand ils parvinrent à la 59e rue, Mickey remarqua que la police avait installé des barricades. Il réfléchit un instant et se souvint qu’on célébrait ce jour-là l’anniversaire de Washington. La parade ne tarderait pas à défiler devant eux. Peut-être auraient-ils la chance de voir le général en chair et en os ! Alors que Jen admirait les détails de la façade Renaissance française de l’Hôtel Plaza (1907), Mary lâcha son bras et attira Mickey vers un groupe de moines bouddhistes tibétains américains. Ils dansaient en robe couleur safran pour une foule massée près de la fontaine Pulitzer, où avait un jour nagé Zelda Fitzgerald. Mickey, de son œil averti, identifia des voleurs à la tire, des prostituées et des maquereaux dans ce public hétérogène. Au moment où Mary et lui s’asseyaient au bord du bassin, un des moines se joignit à eux. Il était grand, mince, la tête complètement rasée, à l’exception d’une mèche au sommet du crâne. Il jaugea le costume pneumatique de Mickey et lui demanda s’il venait d’une autre ville.

« D’une autre ville, oui, » répondit Mickey, un peu pris de court parce qu’il avait du mal à considérer New York comme une simple ville.

Le moine indiqua la lie d’une main pendante et leur tendit une brochure de l’autre. Mary éprouvait de la sympathie pour sa cause, mais toutes ces lectures et ces écrits la fatiguaient.

« Pouvez-vous nous expliquer cela avec vos propres mots ? demanda-t-elle.

– Il n’est pas dans mes habitudes d’exprimer des vues personnelles, admit le moine en levant les yeux au ciel.

– Bon, d’accord, alors lisez !

– Les êtres vivants dans les trois états inférieurs de l’existence ont la souffrance pour caractère, le mal pour nature et la corruption pour substance. »

Mary pencha la tête vers le moine. Mickey, sceptique, gardait ses distances.

« Derrière le mal, qui est ce qu’ils font, il y a sa cause, un karma impur, » continua le moine.

Jen les avait rejoints et s’était assis à côté de Mary. Il marqua son assentiment : 

« C’est normal, dit-il, d’une voix dépourvue de tout cynisme, mais teintée d’une certaine résignation.

– Pourtant, poursuivit le moine, l’homme peut parvenir à la vertu absolue. »

Ses compagnons passaient dans la foule pour solliciter une pièce ou un billet.

« Il est en capacité d’accéder à l’illumination parfaite ».

Les paupières du jeune homme, jusque-là entrouvertes, se fermèrent davantage. « Par l’absence de pensée et d’action, il peut atteindre le Nirvana. »

Il se tenait désormais debout, les yeux fermés, les bras ouverts. Mickey se leva, jetant des regards nerveux à Jen et Mary. Il s’avança et serra la main du moine : « Bonne chance ! »

Mary trouva son attitude impolie ; elle aurait aimé laisser de l’argent au moine, mais elle avait tout dépensé en sucreries. Jen, qui avait gardé un dollar pour payer le bus, le glissa discrètement dans la main du moine. Il avait un peu honte de Mickey, mais comprenait la position de Mary.

Tandis qu’ils remontaient la Cinquième avenue, Mary, elle, semblait accablée. Mickey, la tête penchée en direction de Paris, l’ignorait avec ce qu’il considérait comme « une ironie polie ». Ils longèrent le zoo, puis l’Arsenal. Jen s’inséra entre eux et tenta de lancer une conversation plaisante. La parade arriva finalement, toute bruissante de rouge, de blanc et de bleu. Ce vacarme agaça tant les nerfs de Mickey et de Mary qu’ils acceptèrent la proposition de Jen d’aller visiter la collection Frick. Parvenus devant le musée, ils se rendirent compte que la queue pour entrer courait tout le long du bloc. Mary n’avait aucune envie d’attendre. Pour ne pas gâcher la journée, Jen suggéra que le Français visite le musée tandis que Mary et lui se reposeraient dans Central Park. Mickey n’ayant jamais manqué un musée de sa vie, le problème fut vite résolu. Ils décidèrent de se retrouver à la statue d’Alice au Pays des Merveilles.

Au moment où Jen et Mary s’asseyaient, un type à l’allure britannique, à la moustache gauloise et vêtu d’un costume en tweed prit la parole : « C’est le moment de parler de divers sujets, dit-il avec un large sourire, tourné vers Jen et Mary en quête d’approbation. Du froid… du chaud… du mal aux dents… De choux-fleurs… de rois… et de roses ».

Ce n’était pas Lewis Carroll, juste un farfelu qui ne pouvait s’empêcher de le citer.

« Oh ! Lâche-nous, mec ! » s’exclama Mary, qui était bien décidée à jouir d’un peu de tranquillité.

Une fois de plus, Jen se trouva pris entre deux feux. « Parler de diverses choses, certes, mais encore faut-il en percevoir l’unité ».

Il avait jugé plus convenable d’être sérieux. Le problème de Mary était sans doute qu’elle en avait bien trop vu en une seule journée. Elle n’en avait pas l’habitude. L’homme en costume de tweed portait des sandales de moine et un monocle. Mary opta pour la provocation. « Parlons… de chaussures et de merde… Choux mon cul ! »

Le professeur, outré, se tourna vers Jen.

« Je vois, dit-il en désignant Alice et le chapelier fou, qu’il y a bien des choses que votre amie ne comprend pas.

– Mon vieux, j’ai vu tout ce que je voulais voir, » riposta Mary en se levant pour partir.

Jen lui prit doucement la main et la retint. Mary se rassit.

« Je ne parlais pas de voir les choses avec vos yeux, reprit le professeur, mais de ressentir que vous les connaissez et que vous les comprenez.

– Voir les choses, continua Jen avec un sourire au professeur, ne veut pas simplement dire les comprendre, mais cerner leur nature et les principes qui sous-tendent leur destinée ».

Jen aussi savait être philosophe. « Les choses ne sont vraiment connues que lorsque tout a été étudié et que nous avons pris le temps de maîtriser le principe de la destinée ».

Le professeur avait quitté la statue des yeux et consultait sa montre de gousset. « Oh, mon Dieu ! Je vais être en retard ! » dit-il en regardant Jen et Mary d’un air contrarié.

Jen poursuivit son propos : « C’est là que réside la connaissance véritable. Le sage ne peut aller plus loin ; quiconque s’aventure plus loin ne peut être sage. »

Le professeur détala.

C’est alors que Mickey revint de la Frick, tout émerveillé encore par les œuvres qu’il avait admirées dans les salles Boucher et Fragonard. Il vanta aussi la porcelaine, le mobilier et bien d’autres choses que Jen regretta d’avoir manquées. Quand Jen s’enquit de la collection d’art contemporain, il fut déçu d’apprendre qu’il n’y en avait pas. Le Metropolitan serait-il mieux doté dans ce domaine ? La réponse de Mickey tomba : « Pas davantage, j’en suis désolé. » Il existait bien un musée consacré à l’art moderne, mais il était très cher.

« Hé, regardez ça ! » fit Mary. Elle était couchée par terre, concentrée sur un galet du sol. Le LSD faisait effet. Jen était navré de l’abandonner, mais il partit faire le tour des collections, dans l’espoir de se suffire à lui-même. Les salles consacrées à l’époque Louis XIV et Louis XV révélaient un goût raffiné, même si une horloge en forme de femme noire créée pour Louis XVI le laissa quelque peu dubitatif. Lorsqu’on tirait ses boucles d’oreilles, les heures et les minutes apparaissaient dans ses yeux. Il y avait bien d’autres choses à voir, mais faute d’un moyen de transport plus rapide, mais payant, Jen devait gagner à pied l’université de Columbia. Il était temps de se mettre en route.

En remontant Central Park Ouest, il comprit ce que le guide entendait par « contraste ». Il constata avec plaisir que certaines personnes le considéraient lui aussi comme un personnage coloré. Parvenu à l’extrémité du parc, il vira vers l’ouest dans Cathedral Parkway et dépassa l’église St. John the Divine. Pour être franc, il était soulagé de ne pas avoir le temps d’y entrer, bien qu’il fût naturellement curieux de savoir comment avait été construite « la plus grande cathédrale gothique du monde » – un vrai défi. Il jugea assez amusant le vitrail montrant Jefferson en train de signer la Déclaration d’Indépendance, mais la taille et la drôlerie ne faisaient pas partie des préoccupations premières de Jen.

Il ne fut pas non plus déçu d’avoir manqué la visite guidée du campus de Columbia. « Ce qui compte, dit-il ensuite devant son auditoire, c’est le savoir lui-même ». Il se trouvait face à un parterre d’étudiants, de professeurs et de citoyens ordinaires tout à fait bien disposé à son égard, et il s’exprimait en termes lucides sur des sujets simples. « Les choses, dit-il, ont des racines et des branches, des commencements et des aboutissements ».

En ce qui le concernait, Jen était parfaitement conscient d’être parvenu au bout du chemin. Dans le public, un prêtre lui demanda si, du fait de sa non-appartenance à une religion transcendantale, il ne risquait pas de déifier la culture humaine, et dans quelle mesure l’université pourrait incarner l’église moderne. Jen sourit en se réfléchissant à comment contrer avec autant de diplomatique que possible ces arguments si peu pertinents. Il jugea préférable d’exprimer la chose simplement : « La culture des hommes n’a pas créé l’univers. » Le destin s’en était chargé, et l’homme était tout à fait apte à appréhender ses principes directeurs sans le concours d’une quelconque force transcendante. « Cependant, précisa-t-il, le destin fait son œuvre hors du temps et de l’espace autant qu’en leur sein, si bien qu’il échappe en partie à notre entendement. Nous pouvons toutefois en apprendre beaucoup sur les rouages du destin en nous observant les uns les autres. Si nous considérons chacun avec sincérité et respect, nous pourrons sauver l’humanité. »