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Madison Morrison's Web / Sentence of the Gods / All
Tout

Cover of Tout
Cover illustration: Caty Banneville

Tout

Madison Morrison

 

Trad. Dominique Letellier

1

Mouche aux longues ailes sur éclat de pierre, fourmis sur galets. Feu du soleil auroral derrière-les-stries-nébuleuses. Premier plan, un buisson de sauge, au milieu une épine de Jérusalem, des bosquets de cactus piègent la lumière. Arbres caducs plumés à gauche, roches ignées à droite. Adiante, chevelure de vierge,  délice sénescent.

Les crickets stridulent, les oiseaux s’esbaudissent, les fourmis rebroussent chemin sur les galets.

Au loin, le maïs monte la pente du massif. Des rigoles réparent la lumière de l’ombre. Gris pâle pourpre à mi-pente dépassé-par-auteur. Chaleur solaire qui s’accroche aux sinus. Brise en bouffées légères.

Vue de la plaine : hauts cactus saguaros ; silhouettes élancées des formations rocheuses contre l’horizon. Lumière qui s’écoule à travers la crevasse.

Pépiement d’oiseau.

 

Autre lieu. Chaîne de montagne en panoramique, saguaros pour marquer la perspective. Buissons à larges feuilles. Un pépiement descend la gamme. Cactus sur graviers, soleil dans le dos d’auteur. Descente ponctuée de vert sur des kilomètres jusqu’au pied de la montagne et ses beiges pâles, taches de rouge, premiers affleurements de roche nue. Volutes de cirrus cédant à des involutions tachetées. Plus haut : le bleu pâle du petit matin passe derrière les pics.

 

Tétons projetés depuis les anfractuosités dégradées, le bassin dérive vers l’ouest.

Une mouche étudie la transpiration d’auteur, son carnet, son stylo. La brise tourne une page. Une buse observe d’en haut, flottant sur les courants, poussée de côté, entraînée par des rafales, glissant hors de danger, trois coups d’aile. L’ouest reprend la perspicacité : vaste, gracieux, en mouvements circulaires plus denses pour glisser vers le bas.

 

Mère à la peau sombre, haut noir, pantalon turquoise ; père torse nu en Levis, bottes de cowboy ; sœur en T-shirt blanc, short blanc ; petit frère en couches.

Phlébotomes attaquent les lèvres d’auteur

Un serpent ondule dans la sauge, sa queue barrée de trois bandes noires, des anneaux noirs entrelacés.

Oiseaux là-haut dans la moraine, voix éraillées. Lapin qui bondit prudemment, yeux écarquillés en présence d’auteur. Cui-cui d’un oiseau tout proche.

Un papillon jaune palpite en passant.

Vent whou-chouh.

 

Gros plan sur la structure de l’épine de Jérusalem ; bécasseau prêt à traverser la route, son filigrane jaune acide, luminescent. Persistants pointus, extrémités plumées tendent vers les côtés, troncs involutés. Pic-vert toc-toc-toc.

Gros plan sur la structure d’un cactus en forme d’arbre : deux troncs bruns épineux reçoivent la lumière et la rejettent. Bras hérissés de luminosité, pendeloques d’agrégations globulaires. Le vent tourne, mouvement d’ombre du buisson nervuré impénitent.

Lézard glisse du soleil à l’ombre.

Falaises jaunes, collines vertes, chaîne bleue.

 

Formation gris-lin en bordure de route, structure sédimentaire conique gris-vert. Buse noire survolant les pentes rosées.

 

Gouffre des gorges, saguaros fichés dans la plaine inclinée. Auteur approche la surface du lac, l’eau grignote les falaises roses de trois cents mètres. Collines gris-rose passent derrière une lointaine chaîne bleue. Cactus seul en haut d’un pic surveille tout.

Niveau de l’eau rotation de 90 degrés : escarpement beige parsemé de mousse verte largement amassée. Vent entraîne le jaune/vert du peuplier. Route traverse la pente entre les rochers.

Papillons monarques orange et noir dans les épinettes pour une enquête méticuleuse de plante à plante.

 

Figuiers de barbarie jaillissent dans les gorges brunes, verdure se dépose sur les vastes pentes s’élevant vers les principales formations, le long d’une plaque de cent mètres couleur pollen d’or. Près du sol, dans des épines de Jérusalem en décomposition, branches à écorce grise, écalées au marron, incrustée de rouille. Sol immédiat fait de rochers ; pierres, remblai, gravier, schiste. Une libellule passe. Bavardage discret entre oiseaux.

Petite mouche agace auteur-dans-son-oreille.

Fourche de saguaro au beau milieu.

Stridulation de cricket.

 

Soleil levé à 60 degrés. Nuages en fibres qui se dissipent, présence-immanence-signification multi-intentionnelle. Frisson du vent sur la pente. Danse du papillon blanc sur les brins d’herbe.

 

Chardons en bord de route, buisson saisonnier frappe la vitre. Tête d’auteur par la vitre baissée observe trois cents mètres de surplomb rouge. Vers contrefort de la gorge en mousse vert pâle sur le grès, saguaro isolé à sa base.

Réflexion sur la pente de grès bordeaux opposée de la gorge. Échelle impressionnante, impressionnante de masse irréfléchie, bien qu’une interaction vivante imprègne sa myriade de détails. Ruissellement de pluie taché de noir.

 

Vue du lac bloquée de la route : crête solide, flanc de montagne abrupt. Herbe jaune mouchetée de vert ; dalle de grès beige ; rigole vert clair aux stries carmin. Pente en terrasses menant au sommet orné d’une rangée irrégulière de saguaros, quatre oiseaux en formation lente au-dessus.

 

Jeune rouan les jambes écartées au coin d’un enclos, alezan à l’angle opposé. Superbe tache blanche sur ses naseaux, rouan s’approche de la voiture d’auteur. Alezan fait quelque pas aussi, s’arrête, secoue la tête. Deux juments baies se figent devant un camion à ridelle gris. Un champ sablonneux moissonné conduit au-delà du ranch en briques grises.

Derrière le tout : collines verdoyantes effleurées par soleil vespéral.

 

Ombre gagne le ciel imbriqué, lourde chaîne montagneuse en dessous.

 

Vue au petit matin de la haute élévation dans l’odeur des pins depuis l’escarpement de grès. Écoulement saccadé du ruisseau audible. Restes de bûches calcinées. Traces de ruissellement ; révélation de galets, couverture d’aiguilles de pin, réseau de brindilles.

Pente descendante, fleur jaune esseulée, cinq pâquerettes, dont quatre en boutons. Bourgeons anciens secs et bruns.

À la mi-journée, les pins/épicéas se mélangent. Au-delà : une haute montagne. Des bancs assez proches de grès arboré de caducs, crêtes soulignées par des pins.

Lourds nuages gris qui déboulent et se divisent en amas de cumulus à l’approche de l’horizon crépusculaire. Des lignes vert schiste s’allongent, teintées de rose.

La fraîcheur veille.

 

Lit d’aiguilles piquetées de soleil matinal, brindilles longues/courtes, entremêlées de feuilles flétries. Pomme de pin à moitié grignotée. Morceau de bois brun rouge de quinze centimètres. Losanges de pierres de deux kilos en grès rouge.

Une mouche verte tourne autour de la tête d’auteur.

Pépiements aqueux d’oiseaux mélodieux à distance.

Mite blanche plane à dix mètres, la lumière piégeant ses ailes.

Tapissée de rouille, une chute cascade, bordée de troncs roses. Pin couleur charbon dans l’ombre, son écorce tailladée en carrés, ses aiguilles dans l’ombre/éclairées formant une matrice texturée.

De jeunes épicéas penchent vers le vide.

Quatre pins adolescents aux longues aiguilles encore avares s’écartent gentiment les uns des autres pour garder leurs distances.

 

Courts troncs d’arbres à feuillage caduc qui se regroupent par trois ou quatre. Pin incliné se redresse dans le vent, ses branches dessinant des gestes d’idéogrammes changeants.

À sept mètres de là : souche morte noircie par le feu, éventrée, assaillie par les insectes, la pourriture, l’érosion. Les déchets de la coupe emplissent la moitié inférieure de la cavité. Des aiguilles de pin viennent recouvrir l’ouverture en un désordre stylé.

À droite : densité des pins, mouvements interactifs quand auteur bouge la tête.

À gauche : rythmes près du sol ou non, dans l’ombre, dans la pénombre ensoleillée. Par-dessus l’épaule gauche, vue d’ormes roux, leurs branches se tordant comme des doigts de sorcières.

Par-dessus l’épaule droite, ensemble de rochers, granite tacheté, grès grêlé, feldspath plat au soleil.

Vue en ellipse ver le bas, par-delà le sommet des pins, d’un synclinal allongé couvert de crêtes de mesquite, la pente boisée de pins blancs.

 

Grandes branches de ciguë lourdes de cônes, leurs troncs ondulés ; dépôts cendrés dans les anfractuosités de leur écorce rougeâtre. L’une pousse directement du sol sableux sans presque s’évaser à la base. Son tronc est vrai, délibéré, indépendant.

Sur la même parcelle : arbre squameux à écorce grise, son feuillage vert et ciré. Comme de deux bras, il enlace un fin pin mâle, projetant des branches plus haut pour répéter le geste. Il culmine en ondulations franches, confiantes.

Auteur s’assied sur le sol de la forêt. Les aiguilles à portée de main sont pour la plupart brunes, rouges, rousses, mais certaines ont l’éclat d’une peau blanche. Tour à tour, le tapis forestier est ébloui de soleil, tacheté, obscurci. Au milieu de la terre et des cailloux se sont nichés des rejets de conifères en cosses rouges et rouille qui s’effritent au toucher.

 

Pins et rochers : plus beaux que l’homme ; plus permanents.

 

Le pin n’a aucun défaut physique. Une branche morte ou tordue ne fait qu’ajouter à l’effet général. Un rocher n’a pas d’irrégularité ; il est ce qu’il est. Sa solidité réaffirme une permanence, sa forme le hasard.

Les pins alentour forment un cercle presque parfait. Ils varient du poteau isolé aux groupes dépendants de deux ou trois, aux paires entremêlées qui, minces à la base, inclinent leurs doubles bras tels une figurine préclassique, préminoenne, de la vieille Europe. Incurvées en lignes paraboliques précises, les branches appariées s’étendent vers le haut, prenant de l’épaisseur, comme par une entasis délibérée, pour suivre un cours légèrement divergent de la parallèle jusqu’à un sommet mutuel.

Cercle extérieur est composé de dix arbres ; trois de plus forment un triangle à l’intérieur ; cinq de plus un demi-cercle au centre du plus grand cercle. Tous sont en apparence disposés volontairement, bien qu’on ne puisse spécifier comment. Ensemble, ils étendant leurs bras afin de contrôler le volume cylindrique légèrement incurvé pour accommoder les branches moyennes qui bourgeonnent. À son sommet, le cylindre part en fuseau vers un ensemble de cônes formés par la demi-douzaine des plus hautes branches des plus grands spécimens. Ils administrent l’espace sans le dominer.

Soleil frappe la branche la plus proche de l’arbre le plus proche, bien que la lumière semble plutôt émaner de son éventail d’aiguilles. Ensemble, ils servent d’introduction musicale – un arpège qui revient en leitmotiv – à la structure de l’arbre dont ils font partie, au groupe dont il fait partie à son tour. Le dessous des branches est à dominante sombre, le dessus baigné de lumière, bien que ce modèle simple soit démenti par le jeu d’ombre et de lumière dans les branches voisines.

À droite du cercle, à une vingtaine de mètres, se dresse un pin seul, héroïque, semblable à ceux du cercle, à longues aiguilles. À partir du milieu, son tronc se couvre du feuillage d’un chêne vert situé à distance esthétique, qui porte son ombre sur la moitié inférieure de son voisin, pas d’assez près, cependant, pour empêcher les rayons du soleil d’atteindre son pied. Son faîte s’élève à l’écart des montagnes au loin, le ciel bleu perçant entre ses branches rares dès sept mètres du sommet, et une bande de vide le relie à la chaîne de montagnes en toile de fond. Ses aiguilles les plus hautes, moins flèches arborescentes que pics rocheux, montent doucement vers la conclusion, rejointes par la masse cotonneuse d’un cumulus qui, alors qu’auteur conclut son observation, part vers le nord-est, laissant une enveloppe azure vide que traversent des cirrus diaphanes en processus de consolidation nébuleuse.

À gauche : groupe patient de guerriers épicènes, sûrs d’eux dans leur beauté sereine. Groupe de quatre ; entre leurs troncs paraît un cinquième, un peu plus vigoureux. Les branches basses du quatrième se balancent dans la brise et captent la lumière la plus intense pour former une baguette réconfortante de séduction. Un souffle ascendant frôle les branches successives jusqu’au sommet de l’arbre. Vent étouffé ; le quatrième arbre, tranquille, ne semble plus faire partie d’un quatuor spécial, mais être plutôt un soliste face à un ensemble d’instruments à vent, au centre duquel marche une ligne presque parfaite de six musiciens de plus. Analysée, cette demi-douzaine révèle une rangée de cinq membres serrés derrière lesquels sont des groupes de postes libres ; par leur disposition vis-à-vis les uns des autres, les individus appartiennent davantage à un groupe en conversation ou à une famille assemblée qu’à une distribution botanique. À hauteur de poitrine, tout se fond, les troncs seuls fournissant le moyen d’une individualisation claire, ces relations complexes dissimulant à leur tour des complexités plus grandes.

 

Rocher isolé à travers des pendeloques adjacentes à demi submergées, à travers un groupe de micocouliers noueux parsemé/souillé de parasites. Ces taches semblent des défigurations scrofuleuses qui s’étendent, gris-bleu au centre et excroissances vert pâle.

Ce gros rocher est ovoïde, tel l’œuf d’un dinosaure supérieur. Il est sculpté, maternel, dormant, mais pas mort. Trois de cinq arbres l’obscurcissent ; il n’est pas posé là, mais enfoncé fermement. Des fentes défigurent sa tête hiératique, qui pourrait appartenir à une baleine échouée et sans le souffle.

Derrière le rocher se dressent deux pins blancs ; ils reçoivent à cet instant la chaleur d’un soleil qui transfigure les arbres, infiltre leurs aiguilles rousses. Un rouge-gorge se perche sur le rocher, dont la surface est maculée de taches blanches.

Auteur va s’asseoir sur la solidité grise du rocher. Sa surface est gelée, écaillée, déjà dégradée par le contact avec les humains.

Trajectoire rocher-ciel, à travers le feuillage caduc, par-delà les conifères, les épicéas isolés, la pente de la montagne à travers les branches d’un haut pin, pour atteindre les nuages, qui progressent chacun selon son rythme : graines léthargiques, toison plus vive, tulle qui s’effiloche.

 

Descente de la montagne, siège de quartz, buissons alentour. Légumes délicats poussant des rochers, dans leurs crevasses des coquilles de noix, sur leur surface des feuilles séchées, grises et rousses. Un cyprès de l’Arizona émerge tout tordu entre deux rochers. Deux jeunes épicéas font signe à auteur. Ce climat plus bas de trois cents mètres équivaut aux conditions en altitude dont il a fait l’expérience cinq cents kilomètres plus au sud.

Symphonie altérée par le vent d’un mouvement orchestral : longues herbes, riche feuillage, immenses épicéas, qui tous poussent dans des directions différentes. Le quartz est chaud au toucher. Un bourdon en gilet noir et pantalon jaune passe en bourdonnant.

Spii, sp-ii, sp-ii, déclare un oiseau dans le dos d’auteur, clairement inquiet de sa présence.

Vue vers le large par-delà un petit épicéa à 70 kilomètres de distance, à peine visible, des montagnes gris-blanc, des pics solitaires encore plus loin. Progression vers auteur : crête de rouille laiteuse, à trente kilomètres, coiffée de vert nuageux ; pied des collines d’un vert plus sombre ; plus près, toujours noyé de brume, du rouge-rouille et du vert plus clair. Plus près encore : carmin sensuel, corail, mauve que parcourt une route, ruban rose, qui disparaît dans les buissons au pied des collines coniques.

Le bourdon revient.

 

Un orage éclate, les vents poussent des récifs lourds de pluie. Les ravines se retrouvent soudain parsemées de flaques. Le tempo s’accélère. Tonnerre impressionnant, deuxième flash électrique perçant le ciel. Ca-rack ! L’eau bouillonne, sa surface bombardée. En haut, d’autres vagues de fond de précipitations balayées par le vent. Intensification. Suit un silence soudain. Puis un recommencement : les ruisseaux débordent, les plantes sont noyées dans le vent lourd de précipitations.

Vague d’après l’orage : ciel gris-lavande pommelé ; image rétinienne de blancheur ; chaîne lointaine en un mirage nimbé de brouillard, l’horizon derrière estompé, adouci dans les gris. Buissons à mi-distance voilés par la force de la pluie ; derrière, luit un ruban de sauge turquoise détrempée. Conversion des fossés en torrents, le long de la route, débit rapide, effervescent, écume blanche flottant sur un épais café au lait. Les cours d’eau ont imbibé leurs rives et débordent. La pluie revient à une intensité régulière tandis qu’un autre orage éclate dans la vallée.

 

Observation à la fraîche avant la pluie de vaches Holstein sur la pente, auteur ayant mis trente kilomètres entre l’orage et lui. Les bêtes sont plus petites que les buissons vert sombre qui les entourent, et infinitésimales contre les vastes plateaux vert pâle qui s’étendent au-delà. Un pic unique dresse sa tête, suivi par sa poitrine et un ventre tumescent, des cuisses et des genoux massifs pour gagner une source d’eau, qu’un fermier a captée dans un petit lac.

Auprès duquel, dans un bosquet de tilleuls, paît une famille de vaches de Guernesey, trois femelles, un taureau, quatre veaux, ces derniers effrayés par l’arrivée d’auteur. Par précautions, ils s’éloignent, accélèrent le pas, mués par une folle indécision, pour aboutir à la position adéquate en relation avec leurs aînés le long d’un étroit sentier riverain. Tonnerre continue de gronder au loin, sur les plaines traversées, sur les vallées caverneuses juste franchies. Sur la rive opposée du petit lac, une famille de quatre Holstein paît sous un ciel qui vire au gris. Le tonnerre finit par décroître, le ciel s’éclaircit au loin.

 

Route 666 vers le nord, sortie de Clifton. Soixante-dix mètres de plis discordants à un angle de 35 degrés, détritus d’un blanc rougeâtre, broussailles émeraude. On a rejoint une pente moitié moins abrupte, profondément nervurée de grès rouge sombre, buissons plus sombres encore.

À l’intersection des deux plis s’élève un tas de déchets de cuivre haut de quinze mètres, long de cent. Fondamentalement gris, il est strié de noir, beige, coquille d’œuf, jaune cuprique. Les premiers signes d’activité humaine se présentent sous la forme d’un pic tonsuré. À son sommet se dresse une antenne radio géante.

 

Après Morenci, on sort à nouveau par la Route Trois Fois Six, on longe un autre tas de déchets de mine accumulés par l’homme et montrant des couches de brun et d’ocre. En abordant un tournant de la route étroite, un espace théâtral s’ouvre en blanc et vert, une longue pente plate de grès mêlé de feuillages couronnant une colline au fond. On entre dans ce paysage lunaire, où l’exploitation minière a produit des cratères de grès rouge dans une base de calcaire beige.

Un tournant plus haut à la sortie de Morenci, montée régulière, on découvre la source des déchets : une montagne a été excavée : vingt-quatre terrasses magenta, roux et or, cuivre oxydé en vert mêlé à du rouge. Une route goudronnée noire relie les niveaux. Au-delà, un terril géant, preuve du travail de dévastation au flanc de la montagne.

 

Vue du sommet (terrasse supérieure) ; on se dit que l’auteur de la saillie contemplait le spectacle caché de ce vaste amphithéâtre qui s’ouvre désormais devant nous en contrebas. Nous regardons dans le puits ouvert, où l’extraction continue. Depuis le fond blanc, l’œil monte par le minerai jaune jusqu’aux dépôts tachés de vert. La pluie récente a formé des flaques turquoise sale sur les terrasses.

La brise fraîchit, emportant l’arome de l’oxyde de cuivre par-delà le bord détrempé de l’amphithéâtre, par-delà les sites miniers abandonnés, les filons creusés, dans leurs états de détérioration variés. À l’est, entre les collines coniques, un paysage aux pics multiples émerge, rouge et vert, en alternance, brun à l’ombre.

 

Petit matin présence au monde entier. Murmure général du vent à travers les pins. Sifflement d’un moucheron. Odeur de putois mort.

L’auteur devant une vue à 220 degrés. Par-dessus son épaule gauche : une montagne en forme de monstre voûté, sans cou, impressionnant, sa base cachée par une saillie. Au loin, monticules coniques verdoyants de broussailles, une chaîne bleu nuit devant une mesa à pente ascendante. Le soleil caresse les plans intermédiaires, dont les pics jaunâtres fantaisistes sont encombrés de gris-vert.

Fleurs : lupins gantés d’un magenta des plus pâles, d’autres d’un mauve saturé, petites calottes chromées. Clochettes rouges qui oscillent dans la brise. Lavande délicate près d’une souche calcinée. Cactus vert clair, ses bras terminés par de nouvelles pousses, ses doigts faits de fleurs blanches aux étamines rouges. Corolles pourpres descendant vers une clairière ensoleillée, où elles retrouvent des parterres de fleurs corail sur des tiges aux feuilles grises, au-delà un champ tel un tableau du désert.

 

Soudain, deux cerfs sur la route, regard profondément conscient de leurs yeux marron. Le sabot sûr, ils grimpent le talus et redescendent sa pente à 45 degrés.

 

Prairie d’altitude au vert rare sur fin gravier gris. Jeunes épicéas, genévriers couvrant la scène. Quatre vaches (blanche, marron, brun clair, noire). Auteur, en attitude de non-interférence étudiée, s’approche pour observer. Une fois assis, lève les yeux et découvre qu’elles ont disparu toutes les quatre.

Scrii-scrii d’un petit oiseau. Corbeau croasse.

 

À trois mille mètres, assis sur les hautes terres aux genévriers-pins-parasols, réchauffé par le soleil/pull retiré, auteur isolé parmi les fleurs en trompette, lupins, ancolies, pâturin, chêne de Gambel à proximité. Dans son dos, une multitude de persistants : sapin blanc à l’emplumage tel des crocs. Sapin de Douglas aux branches rares, épicéa, genévrier, cèdre.

Au-dessus, dans le plein soleil, la scène s’assombrit ; un nuage menaçant à fond plat domine deux tiers du ciel visible.

Deux mouches noires tombent lourdement sur la page du carnet en copulant.

Sous les pieds : les splendides détritus de la forêt récemment lavée par la pluie – humus d’un brun noir riche, fragments de bois, éclats de roche s’entremêlent jusqu’à ne plus pouvoir être distingués. Double bourdonnement d’une mouche et d’une abeille.

Deux insectes ondulants explorent des fentes tortueuses.

Un pin s’incline, réorientant l’univers.

 

Mont Mickley : robinier, vesce, rue sous un pin jaune. Au ras de la terre tout fusingole, fusionne, dégringole. Pierres d’un rocher cassé.

Pin gâché par la foudre, fendu jusqu’à la souche, des insectes se gavent de son tronc ouvert, qui n’est plus qu’un moule en écorce. Les aiguilles du grand arbre adjacent sont d’un roux lumineux.

Une bûche fendue anciennement, débarrassée de son écorce par le temps, sa surface sous-cutanée percée par des vrillettes découvre un film gris satiné pâteux au toucher.

Un sapin de Douglas pas vraiment majestueux, son arc phallique serein parmi les aiguilles perdues, les branches perdues, la beauté perdue. Crayons mâchonnés de bois brûlé comme plantés au lieu de pousser de l’ancien tronc.

 

Plus haut encore, dix mille bouleaux frémissants.

 

Comment vit le pin. Seul, en paire, en petits groupes, en grandes familles, en bosquets, en forêts. Encerclant des clairières, entourant des prairies. En demi-cercles sur les flancs des montagnes. Sur des crêtes rarement traversées, voire jamais. En file indienne, deux par deux. Plantés par l’homme, plantés tout seuls, le plus souvent.

Comme ici : des cônes à ses pieds, des surgeons tout près. Avec un tapis égal d’aiguilles, de branches rejetées, de brindilles. Avec des fougères lumineuses (au soleil) tournées vers le haut. Avec des formes (dans l’ombre), dans une sombre contemplation. Tout, néanmoins, faisant signe gentiment, nerveusement, dans la brise du matin.

Avec les autres surgeons tous penchés vers l’ouest.

Avec le soleil qui encercle presque la moitié du tronc. Avec le nuage pour atténuer la lumière. Avec l’air pour respirer et pour être respiré.

Avec le royaume des amis, bêtes, oiseaux, ennemis, insectes.

 

Prairie ouverte, belles fleurs crémeuses parsèment, légères, les herbes brunes, qui cèdent à des verts sourds, puis à des pousses émeraudes plus grandes, percées au hasard de bouquets de boutons d’or. Petits épicéas, petits pins : épicéas moyens, bleus et rougissants ; cèdres tels des nuages ; le tout surmonté/coincé par les pins.

Gravier gris du bord de route abandonné pour les pâturages et leurs pâquerettes, leurs trèfles, où paissent dix adultes et un veau. Rrunch, rrunch, font les bouches tondeuses.

Le veau est allongé pour se reposer, ou dormir, dans les hautes herbes.

 

Percussions d’une averse en montagne : arbres lavés, rigoles naissantes. Suivie par pluie fine en déclin, infiltration de lumière dans un ciel au front nuageux. Modulations du tonnerre tandis que l’orage part ailleurs.

Goutte, goutte, doux arrosage. Flashs d’eau en rigoles de plus en plus limpides.

 

Après l’averse, observation des pâturages d’altitude. Cinq chevaux, deux en conversation face à face, passant de joue gauche contre joue gauche à joue droite contre joue droite. L’un est un bai à crins marron, l’autre blanc à crins noirs. Autour d’eux, un groupe studieux de noisetiers regardant au-dehors, un cheval à robe brune, auteur regarde un cheval gris. Une alezane vaque à ses activités à une quarantaine de mètres.

Trois jeunes cavaliers approchent pour encercler un petit troupeau de vaches laitières qui ont festoyé.

Dans la plaine, on distingue d’autres animaux de ferme : Angus noir, Hereford à tête blanche, presque perdus dans l’herbe beige qui monte à la taille.

Dans l’ombre qui suit la pluie, un chien noir descend la route asphaltée en trottant.

 

Auteur reçoit la chaleur rayonnante d’un rocher volcanique en bord de route, paysage de pâturages sensuels, l’herbe ondule, fleurs sauvages blanches mêlées à d’autres violettes et safran.

À travers une clôture en barbelés, une prairie tapissée de marguerites.

Élévation volcanique parfaitement arrondie vert pastel, touches de persistants au sommet, bosquets plus denses en descendant la pente.

Nuages en tissage gris clair conduisent l’œil vers leur centre enfumé, vers des passages secrets, embués, leur dessous s’amenuisant après des volutes de précipitations. Le ciel s’est ouvert à l’ouest, gris-bleu sali sur fondation blanche.

 

Auteur regarde au-delà des pins dans la nuit étoilée, dans son flot de luminosité, les constellations, la Voie lactée. Un lapin fait frissonner les buissons noircis en les traversant.

Rougeur horizontale suivie par l’obscurité. À nouveau, les cieux illuminés par les étoiles, de plus en plus profonds, de plus en plus vastes. Seule référence : le jaune discret des étoiles animées de pulsations.

Il scrute son environnement obscur, son noir de suie, son gris nébuleux. Les étoiles percent entre les arbres, soulignées d’anthracite.

La galaxie se dissout, d’autres se forment.

Lumière dans une cabane, au loin.

2

Paysages de deux comtés à l’aube, un paysage derrière, un devant. Bienvenue dans le monde ses buttes. Adieux, pins, bonjour buissons !

Mesa miniature, descente de félin à mi-pente. Derrière, éruption garance soudaine d’une chaîne distante, vide ombragé, continuation linéaire sous nuage. Derrière, blanc-gris, à peine discernable, doux bleu horizon.

Irruption blanche de balafres de grès pur, grandiose activité de la mesa dans la brume. Montée soudaine du terrain faisant ployer les caducs. Continuation au loin en nouveau mode ensoleillé : flou, plénitude.

 

Milieu de matinée depuis la route, à travers la découpe du premier plan : grès brun, marques croustiformes rouges, profondes veines blanches. Descente soudaine de la route dans le plan moyen, perspective d’une falaise blanche de craie au loin.

Dans/à travers regard de précipice. Paysage de vallée étendue dont la queue nord prend fin. Récession de falaise blanche à l’est ; au-delà, des irrégularités ciselées frappées par le soleil, monticules, émergence de chamois roux pâle. À l’ouest éparpillement lointain de mesas en mouvement, descente sur une pente blanche, sommet plat ensoleillé, chaîne au-delà.

 

Un champ de morelles de Caroline aux fleurs lavande, à peu de distance un noyer noir d’Arizona aux feuilles légères, prosopis ; entrelacement terne de vent, herbe, plaine nue.

Un cyprès nain, ses troncs noueux entremêlés.

Vers le sud-ouest : cumulus montagneux au loin, au-dessus, configurations bossues d’un gris-bleu enfumé, l’une affirmée, l’autre plus modeste. Elles se métamorphosent vite en îlots, leur mésaventure due à un souffle blanc ravageur – indication d’un vent farouche en altitude. Au-delà : manifestation blanche, menaçante, arquée, à fond gris.

Au-dessus : cieux tachetés en une formation cosmique, inversée, complexe-concave-convexe. Dissolution en un tourbillon aqueux de plus en plus large, une profondeur surmontant une traînée superbe d’un gris clair de créateur.

Brusquement, dans un champ bleu, la lumière reflète de nouveaux cumulus blancs recouverts d’élégantes taches de suie. Soudain, une traînée d’arc-en-ciel, rouge, jaune, bleu-vert, à 30 degrés, isolé, tracé contre le souffle galactique, arrêté entre la masse arquée du zénith et formant un énorme Gondwana, qui cède ses entrailles à d’autres masses de cumulus ; flou gris, formations lointaines de bouffées blanches, ciel bleu pâle.

 

Auteur continue. Bonjour rouge, bonjour vert au-dessus : grès strié en bord de route, rouge Arizona (en bas), bleu-vert (au-dessus), herbe en touffes poussant des rebords. De plus près : pierre rouge, terre rouge, poussière rouge s’écoulant de la roche dont les formes cubiques font penser à une maçonnerie d’avant l’invention du mortier.

Couverture vert pâle à l’horizon de la saillie, l’œil monte des cyprès aux buissons aux yuccas. Toile de fond en taches de buissons vert sombre.

Plus haut, de la route, regroupement de piliers de grès rouge, masses gélatineuses aux fûts élégants. Formation à l’est, amoncellement végétatif sur ses faces découpées (premier niveau), beige, rayures roses, création pleine de gloire (second niveau). Arabesque de vert uni sur un tracé beige. Vers la dégringolade d’agglomérations rectilignes de végétation d’un beige plus clair. Intersection de l’horizon avec des persistants sombres aplatis au sommet, sur un sol naturel formant une masse solide après érosion, petits arbres feuillus du désert au premier plan.

 

Quinze kilomètres plus bas, auteur s’arrête devant une structure étayée presque conique, pente forte avec touffes de végétation, pente douce couverte d’herbes plus douces. Jolie pyramide tronquée en unités périodiques astucieusement jalonnées. Passe à un jaillissement luisant, soutenu par des arcs d’un rouge orange brûlée, auprès duquel s’étend la face interne d’un aplat beige clair. Vers le nord, rappel des mêmes fondations, effet de profil : rythmes bulbeux ciselés en creux dans un délicieux sostenuto dégradé.

Puis vers le rocher-cloche situé centralement et sa délicate cousine, la fille blanche. Croisement de génie de jaillissements, leur structure reprise par la masse de nuages partant vers le nord-est, une cathédrale d’Amiens blonde en cumulus, élevés, réconfortants, mais opportunistes. Et éphémères.

 

Fond du canyon à travers les arbres, sous une ombrelle de caducs d’un vert lumineux, au-delà des cyprès, des pins rouges, des boulets agglomérés d’argile, blanchis en surface ; foin d’orge plus près, fleurs à coupelle orange, double figuier de barbarie.

L’envergure du canyon viscéralement troublant, en haut d’une profondeur de gros rochers gris trop impressionnants pour y descendre. Dans les terres basses, les arbres obliques dans la perspective, montant vers auteur, montagne, ciel, en disant qui nous sommes, alors. Imposantes plaques de matrice agglomérée comble la division entre le bas de la pente et l’élévation, cette dernière essentiellement jonchée de déblais mêlés. Au-dessus, saillies de stries noircies/blanchies, menant au sommet au niveau des yeux, sur lequel repose un monticule, un double monticule, une vulve mammaire, profondément incrustée de pins générateurs, parmi lesquels se dresse une noble flèche phallique.

 

Un torrent au flot inversé depuis la position d’auteur sur des scories grêlées. Vers : sommet de mille mètres où poussent des ormes, des micocouliers, des robiniers emplumés. Fissure entre les branches proches du cours d’eau qui offrent la vue d’une surface dansante à motifs blancs sur fond brunâtre, où les pyrites couvertes de mousse, rondes, magnétiques, paraissent sombres, puis des éléments inoffensifs plus clairs dans le courant, qui les lave en chuintant vers l’aval.

Plus bas, à travers le feuillage, de plus gros amas de rochers arrondis et gris, le plan du torrent penche vers la rive. Depuis la chute derrière auteur, il s’écoule vivement, mais prend le temps de se diviser autour de pierres au sommet sec sur lesquelles poser le pied.

Pieds dans l’eau (huit kilomètres en amont), tout est différent : le cours d’eau n’est plus ni torrent ni ruisseau, mais simple gave de montagne.

Auteur à l’ombre, page dans la pénombre, chaussures de marche sur un rocher au soleil. L’eau tombe dans son dos, gargouillant sur le sommet des rochers, glissant entre les pierres, tourbillonnant, s’accumulant dans une vasque naturelle, avec davantage de tourbillons, tandis que le courant passe une crête, est retenu en suspens, forme un arc double croisé avec une vasque adjacente, puis en sort en vaguelettes pour converger.

Pieds de nouveau chauds, mais pas tout à fait secs. Brise en amont qui rafraîchit.

Rochers inclinés en amont se révèlent au soleil : masse grumeleuse, ligneuse et grise ; losange volcanique poreux endormi sur la rive. Entre les bords s’attachent de hautes touffes de potamot, leurs racines lourdes de mousse.

 

Une feuille passe en flottant ; submergée, elle manque de rester sous un rocher ; flotte sur le dos ; se retourne pour continuer, surmonte un barrage, entraîne d’autres feuilles. Elle s’arrête dans une flaque, tourne dans un sens, puis dans l’autre ; plonge et part au tournant.

Libellule en vol maladroit, saccadé et indécis, suit la feuille ; se pose à mi-course sur un rocher ; volette, se pose sur une touffe épaisse de verdure ressemblant à du crin de cheval, une mousse en robe de soie à sa base.

Un vairon remonte le courant, s’arrête, file successivement à trois coins de la flaque sans trouver de sortie et retourne au centre.

Papillon noir aux ailes frappées d’une dentelle blanche en forme de fleuron, plane vers auteur ; s’arrête ; parcourt un cercle complet de trois cent soixante degrés, repart en aval.

 

Qu’en est-il des falaises, de l’altitude, des terres en hauteur ? On commence par le premier plan, avec un bosquet de cinq hauts pins, si grands que seul le bas des troncs aux écailles régulières peut être vu sans lever la tête. L’arbre central a le bon goût de cacher auteur dans son ombre face au soleil déclinant, qui est encore cinq degrés au-dessus de la plus haute falaise.

Des pins, si hauts et droits, si peu branchus et aiguillés, jusqu’aux deux saules de l’autre côté qui poussent sur la rive qu’on vient de quitter. Ils captent la lumière et la retiennent, à moins que leurs longues feuilles ne laissent passer la lumière en la transformant.

Le soleil passe derrière un nuage. Les saules se figent, en attente. La brise ! Elle les caresse, les incline, leurs tentacules lourds de feuilles décrivant des gestes de bas en haut.

Sur la rive la plus éloignée se dressent deux arbres caducs plus sombres, plus mûrs, des matrones que leur amitié protège et qui surveillent la rive sans porter de jugement. La lumière qui revient atteint leur sommet, transformant leur faîte plat en têtes dorées, donnant vie à ces silhouettes qui paraissent désormais plus jeunes.

Près de leurs égaux, puis au-dessus – plus solitaires, majestueux – commencent les plus grands conifères, pins rouges et blancs, cyprès et sapins, qui ont pris racine au sommet improbable d’une pente de grès roux, dont les chutes de plaques ont laissé de profondes impressions brunes.

Au-dessus de la pente rougeâtre de la montagne, dans l’éther plus rare, dominent les hauteurs – plaques gris délavé et beiges – surmontant une base de grès jaune finement incrustée, agrémentée de pins dispersés. Ces hautes falaises ressemblent à des bastions, la forteresse à leur sommet gardée par une autre rangée de persistants, trop éloignés pour qu’on puisse en déterminer clairement l’espèce. Les conifères continuent, mur puissant sur une largeur de cent mètres, diminuant dans une fente profonde pour mieux s’épanouir à nouveau, plus farouches encore.

Le soleil a disparu. Pourtant, sa lumière, diffuse autour des angles d’une masse de brume grise centrale, confère à l’ensemble du spectacle une définition estompée mais claire : troncs de pins, feuillus ; falaises à couches alternées rouges, jaunes et grises.

À gauche de la forteresse, un nuage brillant émerge à contre-jour du soleil couchant. Il auréole la rangée de persistants pointus, dont le caractère essentiel persiste néanmoins. Une masse grise de nuages assombrit la scène ; la page s’assourdit, la montagne respecte le silence. Le gris s’approfondit, signe de la pluie à venir. Des oiseaux circulent comme en attente.

 

Observation en-forêt sous la pluie-continue au crépuscule. Assemblage de rochers tout près : grès, pierre volcanique couverte de lichen, faciès métamorphique. Seule la roche métamorphique luit, sa surface repoussant les gouttes.

Sous la force du vent et de la pluie, les feuilles de chêne tressautent et rebondissent, le dessous levé pour refléter un instant la lumière qui faiblit.

Confiants dans leur position, les troncs absorbants de conifères, noirs d’humidité, n’ont pas encore perlé.

 

Observation du canyon, tandis que la plus régulière tourne à l’averse : les plus hauts pans de grès gainés de brume, trombes d’eau cascadant de leur paroi. Les pins ponderosas oscillent gracieusement dans le vent. Les arbres caducs subissent stoïquement les vagues successives de pluie soufflée par le vent.

Des lacs commencent à se former – se sont formés – à la base des/entre les pins de la rive ; la danse sonore des bulles fait entendre les modulations d’une turbulence symphonique. Ailleurs – à la surface de gros rochers volcaniques grêlés –, des fondrières reçoivent sereinement des gouttes, une, deux, trois à la fois.

Le tonnerre joue son rôle, mais sans y mettre du cœur : le repli est imminent. Toutes les eaux ont trouvé des voies de sortie – qui étaient prédéterminées – et désormais, diminuées, diminuant, elles ont la fin en vue. La pluie n’est plus furieuse mais ne cesse pas. Le vent est apaisé mais ferme. L’averse continue de pénétrer les ombrelles des pins ponderosas.

Près-d’auteur, immense pin dans la lumière/obscurité, le contour noir des autres visant le ciel. Mouvement vers le haut du vent en concertation apparente avec les objets qui lui résistent. L’agitation/arrosage du sommet de l’arbre conduit à penser que la pluie a repris. Le sol haleine-de-pin/puanteur-fertile n’en a pas encore assez. Par-delà la gorge s’élève une forme trempée, assombrie, pas une montagne mais une cuesta.

 

L’orage enfin vidé, auteur prend une nouvelle position, à cinquante kilomètres de là, sur le terreau et les pierres fraîchement lavées par la pluie, sur une plaque vert pâle d’herbe au soleil.

Un bosquet de pins apaches grimpe à une mesa sur des terrasses distinctes, chacune de la hauteur d’un arbre.

 

Au matin, le vent retombe, la clarté atmosphérique revint ; des graduations de bleu, pâle, azur, cobalt, marquent l’horizon. Bien au-dessus, droit devant, selle rocheuse, vide turquoise parcouru de stratocumulus paresseux, corbeaux tournoyants, l’un décollant de l’herbe en une ascension ardue.

Lune qui luit au-dessus d’un cratère volcanique, bord précisément défini, plateau soufflé au-delà ; pics plus petits, plus sombres. Tout arboré de pins aux longues aiguilles, de massifs persistants d’un vert lumineux à la base. Au premier plan ; éclat des marguerites jaunes à cœur marron, attentives, indisciplinées, simples, gagnent un bouquet ondulant de pins en bord de route.

Un nuage pâle et unique au-dessus des pentes boisées qui, au-delà des conifères, se couvrent d’herbes. Un pic dans l’après-midi, brun, délicatement arrosé de feuillage. Un second pic, son sommet encore poudré de neige.

 

Coulées de lave (illusion d’un champ labouré), suivi par les restes du commencement d’irruption (collines telles des dunes couleur moka, vallées gris-noir). Poussière de débris d’abrasion du volcan.

Soleil éclatant, ciel clair. Linotte se pose sur une branche de pin ponderosa ; départ rapide, glisse dans la vallée volcanique ; arrivée sur une pomme de pin ; se réinstalle sur une pierre de la taille d’un poing.

Assis sur un rocher fort poreux, abondamment incrusté. Cumulus au-dessus du pic coiffé de neige, pin triangulaire au sommet. Près de la route, chardons lavande hauts d’un mètre. Souche de cèdre explosé. Sol moucheté d’ébonite.

 

Auteur monte un sentier de cendres pour atteindre la fusion de deux plaines abyssales. Le long de la pente noire, un pin parasol que le vent a grignoté ; un rocher de hyaloclastite. Un papillon vénusien ornementé, rendu vert par le soleil, indique la direction de la coulée de lave.

Plus haut encore, sur la pente volcanique, quelques pins, bord d’herbe. Ignore des baies rouges non comestibles et les buissons torsadés jaunes, arrive brusquement dans une pente jonchée de rochers. Par-delà des pousses de pin à hauteur de cœur, tête haute, rochers puis pente couverte d’aiguilles rousses jusqu’à la pure cendre noire.

Continuer vers l’aboutissement de la vallée, crevasse dans l’ombre profonde.

 

Scène subtile : boutons d’or du désert aux manchettes d’auteur, buisson épineux sans feuilles. Un lièvre aux grandes oreilles s’est replié derrière un cyprès d’Arizona infiltré par la brise.

Cuesta gris-noir saupoudrée de centres à l’ouest, blocs d’argilite ; grandes pousses pourpres, rouilles. Vers le sud, disposition géologique semblable, coiffée de cumulus moutonneux, le premier plan avec des pins parasols bulbeux assombris.

À travers des barbelés : terrasse gris-rose, mauve, vert blanchi, sur une mesa brumeuse, une formation de nuages en formation de cuesta. À vingt degrés une tire d’érable longitudinale, étendue, adoucie.

 

Incision routière dans le désert, courbe de quinze kilomètres, talus de velours brun, abords pourpres parsemés de cendre. Au-delà, une colline basse gris pastel et ses pins parasols, au premier plan brèches pulvérisées.

 

Renouvellement du plateau du Colorado vers le nord : temps plus frais, sauge plus craquante. Plaine fossilisée inclinée vers le haut, revenant à l’horizontale ; long banc de grès à quinze kilomètres, qui trouble à peine la ligne d’horizon ; ses pentes en degré avec du feuillage pâle, des cours d’eau blanchis. Sur des surfaces tapissées de mauve, l’écheveau vert foncé de la végétation.

Plus au sud, à près de deux kilomètres, une mesa basse, pistache, déborde avec ses bancs de grès rouge.

 

Panorama à la mi-journée du plateau Moekopi, soleil près de son zénith, au sud chaîne de collines nues hormis leur sauge battue par le vent ; cumulus bombé, face bleue, dessous gris.

Vraie butte, bord escarpé, glissade de rigole. Galets, rocs, variété de pierres allant du noir au blanc, de l’argile au quartz, conglomérat émaillé. Le paysage superficiel est aussi une agglomération : de débris, d’herbes fines, sable rose sec dans les interstices.

 

Deuxième panorama, quinze kilomètres à l’est du premier, retour sur les formations en falaises, agréable vent frais sur le visage d’auteur, température de 30 degrés : playa de quinze kilomètres de large, accents vert clair sporadiques dans un tissu plus sombre.

Au-delà : des kilomètres de grès rouge, du gazon vert le recouvrant parfois, descendant vers une mesa rose avec son plateau supérieur incrusté de vert. Suivie de kilomètres de vague.

 

Auteur assis au sommet de la mesa rose, vertige en regardant un autre type de paysage jusque-là inconnu : plus sec, creusé de moraines, visiblement moins habitable/habité. Pins parasols isolés séparés par de grandes distances. Éboulis de rocher sur plus de cent mètres. Stries carbonifères noires dans le grès pâle.

Le vent souffle, modérant les 35 degrés de température. De mon point à l’horizon, 80, 120 kilomètres, peut-être.

 

Brise fraîche, 13 degrés. Soleil levé sur l’horizon, mais pas encore sur les peupliers d’Amérique. Dunes de sable scintillant au soleil qui laissent la place à un col en grès, qui s’approfondit d’un chamois teinté de rose pâle à un ocre gris, qui cède à son tour à des galets gris par intervalles, à une dune brun-gris, qui s’élève doucement mais régulièrement jusqu’à une crête haute de huit mètres, au repos au-dessus de la tête d’auteur.

Délicates fleurs jeunes du désert ; massifs isolés de penstemons du désert ; touffes vert pâle de sauge. Doigts d’auteur gelés par le vent quand il écrit.

Une grande fourmi, ayant escaladé sa chaussure, marque une pause, indécise.

 

Canyon vu d’en haut, ciel du nord-est couvert de nuages. Une hirondelle, virant sous la bordure, descend dans le gouffre ; en dessous : flancs raides concaves tombent de soixante-dix mètres dans du grès rose aux motifs de carbone, taché par l’eau.

Bien plus bas, une rivière turquoise, ses affluents serpentent sur le fond du canyon. Les peupliers évitent la rive sableuse et se rassemblent en un bosquet, continuent en file indienne le long du cours d’eau, et reprennent sur la rive opposée. Au-delà de l’eau, des champs cultivés, la charrue tirée par un cheval laissant des sillons irréguliers.

Deuxième vision du canyon, chute de 200 mètres. Sur la rive opposée, masse de grès d’un milliard de tonnes, haut en superpositions, base puissante, chaque strate tourbillonnante ; en dessous, un plan de stratification détaché soutenu par des monticules coniques.

Une petite vache, bien que se déplaçant lentement, quitte une enclave et disparaît dans l’ombre d’un bosquet de peupliers. Le chant d’un coq est amplifié par les parois du canyon. En sursauts progressifs d’énergie, une mouche suit une ligne sur le carnet d’auteur.

Sur le fond du canyon, aboiements soudains : les mules, accompagnées par un fermier, passent devant la hutte d’un autre fermier. Quinze mètres en dessous de nous, une buse noire plane, le soleil argentant ses ailes.

Troisième vision du canyon : formation du Permien, inclinée, sculptée par le vent. Au fond, très loin, un troupeau de moutons ; un arbre déraciné tombé près de la rivière, dont l’agitation est audible cent mètres plus haut. Un lézard préhistorique s’arrête à quelques mètres d’auteur, puis détale vers le rebord.

 

Quatre bisons paissent près d’un abreuvoir. Une pierre à sel a été décrochée. La lumière frappe chaque animal, l’un sur son train arrière, un autre sur sa crinière, un autre sur le flanc, un autre sur le nez. Tandis qu’ils changent de place, un cinquième apparaît, un veau.

La première femelle bave, approche, une marque au fer sur la fesse, ses grands yeux attentifs. Elle gagne prudemment la clôture, à vingt mètres de là, pour voir auteur. Une deuxième femelle l’imite, accompagnée de son veau, et prend position plus loin qu’elle contre la clôture.

Le gros taureau délaisse la pierre à sel et vient rejoindre les deux vaches et le veau. Dans ses bottes en fourrure, il avance lourdement vers la clôture, sa barbiche frôlant presque le sol, ses pattes arrière remarquablement fines. Abandonnée à l’abreuvoir, la troisième femelle, de son museau, lance du foin vert en l’air.

 

Auteur sur le site du camp près du lac pour une dernière nuit en Arizona. Le soleil décline vite. Bouillonnements de poissons qui sautent de la surface du lac, percée en son centre par une extrusion de grès, comme une réminiscence des superbes paysages. La rive est bordée de végétaux gris terne. Un cumulus jaune en stase durable accumule une luminosité rose. Quand le soleil perce, il transmute le nuage en or. Sur la surface bleu sombre, l’image reflétée est perçue comme submergée à sept mètres.

 

Le soir est presque tombé. Vénus, seule, plane sur la masse brune de la terre dans un ciel lavande parsemé de lumière.